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Full text of "Des droits et des devoirs du citoyen"

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DROITS ET DES DEVOIRS 

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DU CITOYEN 



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BUB£AUX BE LA. PUBLICATIOI^ 
1, RUE BAILLIF, i 

DEUXIÈME ÉDrnOM-1868 



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USTTBB FRElfl&BB 

A qiieR« ocettion ont été teaus tes entretiens dont on 
nnd compte dans cet ouvrage. — Premier entretien. 
— Réflexions générales sur la soamission qae le ci- 
toyen doit au gouvernement sons le<inel il vit 

Que fialte^-TOiis à Paris, Monsieur, taiâts 
^'onYoïis désire ici? Eh quoll toujours des 
affaires? Que cette chaîne doit vous psnâtre 
pesante ! Puisque vous ne pouvez la rompra^ 
Je veux du moins essayer de vous consoler en 
TOUS rmid&nt compte de quelques entretiens 
oue J*ai avec milord Stanhop^. Nous le possé- 
dons depuis deux jours dans cette retraite dé- 
licieuse, où la liberté et la philosopliie se sont 
réunies. Vous savez quelle est ma réputation 
dans la oonnaissance des jardins de Marly ; 
ainsi Vnx été chargé d'en faire les honneurs à 
milora, et ce que je regardais d'abord comme 
une corvée^ je le regarde à présent comme une 
îkiveiir singulière de la fortune. Je croyais 



— 4 — 

• 

m*être aperçu que milord Stanhope est peu 
jaloux de nos grâces françaises, et je lui sa- 
vais mauvais gré de ne pas faire le moindre 
effort pour tâcher de nous copier. Sa politesse 
est noDle et vraie ; n'importe ; je ne manque 
pas de la prendre pour de l'orgueil anglais. Me 
voilà donc érigé, par dépit, en champion de la 
nation. Pour nous venger, je veux obliger mi- 
lord à tout admirer en France : et. pour dé- 
grader le parc Saint-James et les jardins de 
Windsor, dont je le crois fort occupé, je me 
fais un plaisir malin de lui faire remarquer 
en détail toutes les beautés du petit parc de 
Marly. 

« Convenez, Milord, lui dis-je en nous trou- 
vant sur la terrasse de l'Abreuvoir, après avoir 
parcouru lentement les bosquets, qu'il n'est 
point au monde de décoration plus nante que 
celle que présentent ces jardins. Les fjn^ands ar- 
tistes savent quelquefois réaliser les idées fan- 
tastiques des conteurs de féeries. Que d'art il 
a fallu pour découper ces montagnes, oui for- 
ment de tout côte un vaste amphithéâtre où 
l'œil se repose avec volupté ! L'eau de ces bas- 
sins et de ces cascades est puisée dans la 
Seine, qui coule à soixante toises au-dessous 
de nos pieds. Que de richesses prodiguées, et, 
cependant, employées avec assez d^élégance 
pour ne point mtiguer par leur profusion t Je 
ne crois pas que^ dans le reste de l'univers, il y 
ait quelque habitation royale qui vaille cette 
simple guinguette du roi.— Vous avez raison, 
me n^ndit milord en souriant ; je vous ré- 
ponds de l'Angleterre : nos pères, un peu gros- 
siers, y ont mis bon ordre ; mais je crains bien, 
continua-t"il en prenant un air plus sérieux, 
que notre corruption n'élève enfin à nos prin- 
ces des palais aussi agréables et plus superbes 
que les vôtres. » 

Honteux, à ces mots, de ma petite vanité, je 



— 5 — 

commençais. Monsieur, à me douter que îe 
leurrais bien avoir tort, et j'en fus bientôt 
pleinement convaincu. «En traversant vos pro- 
vinces, me dit milord, j'ai deviné tout ce que 
je trouverais ici. Dans un pays natm^Uement 
fertile, habité par des hommes actifs et indus- 
trieux, j'ai vu des terres en friche, des paysans 
pâles, tristes et à moitié nus, et des cabanes 
a peine couvertes de chaume : que pouvais-je 
en conclure ? que je verrais ailleurs un luxe 
scandaleux et des ^inguettes plus riches que 
ne doit l'être le palais d'un roi juste et père de 
ses peuples. Si les choses en elles-mêmes les 
plus simples, poursuivit-il, n'étaient pas sou- 
vent une énigme pour des étrangers toujours 
peu instruits, je croirais entrevoir quelque 
sorte de contradiction entre les plaintes que 
vous arrachait hier au soir la situation ^- 
cheuse de vos finances et du peuple, et les 
éloges que vous prodiguez ce matin aux dé- 
penses inutiles, et peut-être pernicieuses, de 
votre gouvernement. 

—Milord, lui répondis -je avec un embarras 
dont je me sais gré, vous n'avez, sans doute, 
que trop raison: et ce que vous venez de me 
aire est im trait de lumière qui dissipe en un 
moment tous mes préjugés. Au lieu d'éloges, 
je devais vous faire des excuses pour les mer- 
veilles que je vous montre. La gloire que vous 
tirez de l'abondance où vit votre peuple est 
aussi raisonnable aue notre vanité est ndicule 
à nous complaire aans une magnificence su- 
perflue, dont nous payons les frais de notre 
nécessaire. Je me le tiens pour dit : je serai 
désormais plus circonspect. Ma philosophie va 
jusqu'à savoir que des lois qui tempèrent Tau- 
torité du prince, pour laisser aux sujets la 
jouissance de leur fortune et de leur travail, 
sont préférables à de beaux jardins. Jouissez 
d'un Donheur qui n'est pas fait pour nous, et 



— 6 — 

^tiè nous ftfJmiTAi^ft sans rentier. Tandis qpâ 
voua TOUS tourmentez pour consenrer votre li- 
berté, n'y a-t-il pas une sorte de sagesse 4i 
s'étourdir sur sa situation quand on ne peut 
pas la changer? Nous autres Français, nous 
avons été libres, comme vous l'êtes atdour- 
d'iiui en Angleterre: nous avions des états, 
qui n'ont jamais faix aucun bien ; la mode en 
eist passée avec celle des vertugadins et des 
collets montés ; nos pères ont vendu, donné 
et laissé détruire leiu: liberté ; à force de la 
regretter, nous ne la rappellerions pas. Le 
inonde se conduit i>ar des révolutions conti- 
nuelles : nous sommes parvenus au point d'o- 
béissance où TOUS parviendrez à votre tour. 
Nous nous laissons âler tout bonnement à la 
fatalité qui gouverne les choses humaines; 
Que nous servirait de regimber contre le 
Joug Y Nous en sentirionit davantage le noids : 
en ef&rouchant notre maître, nous renorioas 
son gouvernement plus dur. Peut-être que la 
bonne philosophie consiste moins & raisonner 
sur les inconvénients de sa situation qu'à s'y 
accoutumer; U faut s^étourdir. tâcher de trou- 
ver tout bon, et s'exercer à. la patience, qui 
rend enfin tout suppçrtable, et fous lea étata 
de la vie à peu près égaux. » 

Je croyais avoir dit des merveilles, Mon- 
sieur, mais point du tout; milord Stanhope 
Alt très mécontent de ma philosophie. A tra- 
'vers toutes les enveloppes de politesse sous 
lesquelles il se cachait a moitié; je découvris 
sans peine que cette sagesse dont je liû fai- 
sais râoge n'était qu'une lâche et paresseuse 
Eusillanimitéque quelques voluptueux avaient 
>uniée en système, que les sots avaient adop* 
tée par sottise, les fripons par friponnerie et 
les pqlteoDS par poltronnerie. «Pardonnez-moi, 
me dit milord, la vivacité avec laquelle Je 
m'e^ilma; les mots de liberté, et d'esclavage 



ne me laissent jamais 6» sang^ftolâ. Qoâiiâ 
je n*attrais aucune idée des liens qui tanssent 
tous les peuples, guand le ne saurais pas que 
je dois leur Youloir du bien à tous: le désire^ 
rais^ par amour pour ma patrie^ qu4is fussent 
heureux, car leur bonheur donnerait sans 
doute à mes compatriotes une émulation utile. 
Comme nous adoptons les Tices des étran- 
gers, nous en adopterions sans doute aussi 
quelques vertus. Par une suite du commerce 
qui unit et lie aujourd'hui tous les x)eu]^es, 
les vices d»\Mj« nation doivent Infecter ses voi- 
sins. Pourrais-je aouc voir sans émotion les 
progrès du despotisme qui tait presque ou- 
blier dans toute l'Europe le principe, l'ol^et 
et la fin de la société? Quand rhomme, igno- 
rant qu'il a des droits et des devoirs en qua- 
lité de citoyen, se dégrade jusqu'à chercher 
des raisons pour se prouver qu'il doit être es- 
clave, et quil doit chérir ses fers, je crains 
que cet exemple contagieux ne prépare mon 
pays à la servitude ; je crains qu'avec les ri- 
chesses des étrangers, leurs passions molles 
ne viennent avilir notre caractère, et je croirais 
alors faire un crime que de cacher ou simple- 
ment de déguiser la vérité. 

— J'en SUIS avide, Milord, lui répondis-je, et 
pardonnez notre inconsidération française qui 
nous fiait dire et ce que nous pensons et ce 
que nous ne pensons pas, sans trop nous ren- 
are compte de ce que nous disons. Quoi qu'il 
en soit, peut-être suis-je digne que vous me 
montriez cette vérité; mais je vous l'avouemi, 
vous venez de parler des droits et d^s devoirs 
du citoyen d'une manière qui me fait soup- 

Îionner, ou que je ne comprends pas bien les 
dées que vous attachez à ces mots, ou que je 
suis bien éloigné d'y attacher les mêmes idées. 
Permettez-moi de vous faire juge de mes pen- 
sées ou de mes visions : les voici : 



— 8 — 

> Je crois que les hommes sont sortis des 
mains de la nature parfaitement égaux, par 
conséquent sans droits les uns sur les autres, 
et parfaitement libres. Elle n'a point créé des ' 
rois, des naagristrats, des sujets, des esclaves; - 
cela est évident ; et elle ne nousf a dicté q u*une 
seule loi : c'est de travailler à nous rendre 
heureux. Tant que les hommes restèrent dans 
cette situation, leurs droits étaient aussi éten- 
dus que leurs devoirs étaient bornés. Tout 
appartenait à chacim d'eux ; tout homme était 
. une espèce de monarque qui avait droit a la 
monarchie universelle- A i^gard des devoirs, 
j'imagine que personne ne pouvait être cou- 
I)ablo ; puisque chaque homme ne devait rien 
encore qu'à lui-même, et qu'il était impossible 
qu'U n'obéît pas à la loi imposée par la na- 
turC; de se rendre heureux. 

» La naissance de la société produisit une r^ 
volution singulière : l'homme, devenu citoyen 
convint avec ses pareils de ne plus chercher son 
bonheur que suivant de certaines règles et 
quavec de certaines modifications; on se fit 
mille sacrifices de part et d'autre. En s'obU- 
geant de respecter en autrui les droits qu'il 
voulait faire respecter en soi, le citoyen a mis 
sans doute des bornes étroites au pouvoir illi- 
mité qu il avait comme homme. Mais ces con- 
yentions ne suffisaient pas pour affermir les 
fondements de la société naissante ; le nouvel 
édifice devait s'écrouler si les lois n'étaient 
pas exécutées; il fallut donc créer des maffis- 
tma entre les mains de qui le citoyen renonça 
à son indépendance. Dés ce moment, Milord 
l4iomme ne me parait plus qu'un roi détrôné- 
il a en quelque sorte changé de nature : et' 
pour juger de ses nouveaux devoirs dans cette 
nouvelle situation, il serait nécessaire de con- 
naître les pactes qu'il a faits avec ses conci- 
toyens, et surtout d'examiner les lois consti- 



— 9 — 

tutives du gouvemement : et c'est ce dernier 
rapport du citoyen à l'ordre pubKc qui mérite 
une attention particulière. 

» Ici,lejpeupïe est lui-même son propre légis- 
lateur ; la, un sénat et des familles privilé- 
giées possèdent la souyeraineté, qui est ail- 
leurs confiée tout entière à un seul homme. 
Le Code des nations offre le tableau le plus 
fidèle de la bizarrerie et des caprices de l'es- 
prit humain ; chaque contrée a sa morale, sa 
politique et ses lois différentes. Au milieu de 
ce chaos ténébreux, comment trouver des 
droits et des devoirs gui appartiennent effec- 
tivement à l'humanité? En vérité, milord, un 
Anglais a raison en Angleterre, un Français 
en France et un Allemand en Allemagne. J'ai 
parcouru Grotius, Hobbes, Wolf, Puifendorf : 
us me disent tous qu'un citoyen se trouve lié 
par les lois de la société dont il est membre, 
et je le croîs sans peine. Dire que ces lois ne 
sont pas la mesure des droits et des devoirs 
du citoyen, ce serait ruiner la société pour la- 
quelle tous nos besoins, toutes nos passions 
et notre raison nous apprennent également 
que nous sommes faits, et sans laquelle il n'y 
a poiiit de bonheur à espérer pour les hommes. » 

Milord m'avait écouté, Afonsieur, avec plus 
d'attention que je n'en méritais, et ie m'en 
aperçus à la manière dont il me répondit. 
« Soùffîrez. me dit-il, que je ne sois pas tout & 
fait de votre avis. On se persuade trop aisé- 
ment que les droits de l'nomme fussent sans 
bornes avant l'établissemeiît des sociétés, ou 
qu'il n'eût alors aucun devoir à remplir." Cette 
doctrine pourrait être vraie pour les premiers 
moments de la naissance au genre numam, 
en supposant que les premiers nommes, sem- 
blables à l'enfant qui vient de naître, fussent 
d'abord occupés à essayer, développer étudier 
et perfectionner l'usage de leurs sens, d'où 



— !(► — 

^terrikient naître leurs idées. N*étaat. pour ainai 
dire, eacore que dans la classe des brutes, 
puisque leur raison ne les éclairait pas, Us 
obéissaient machinalement au sentim^t du 
plaisir et de la douleur, n n'y avait alors ni 
droits ni devoirs : la morale n*était pas née 
pour ces automates, comme elle n'est point 
née pour les sauvages qui broutent dans les 
fbrêis. ou pour l'en&nt qui se joue dans les 
bras de sa nourrice. Que nous importe cette 
situation? Elle n'est pas la nôtre, et n'a peut- 
être jamais existé. 

» Mais dès que le sentiment répété du plaisir 
et de la douleur a gravé un cemin nombre 
d'idées dans la mémoire ; quand les hommes, 
avec le secours de l'expérience, conaimencèrent 
k apercevoir des rapports entre les oûets qui 
les environnent^ quand ils purent refléomr, 

8;>mparer et raisonner, est-il vrai que leurs 
roits fussent sans bornes, et qu'ils ne con<^ 
Bussent aucun devoir? Pourquoi cette raison 
naissante ne devrait-elle exercer aucune auto- 
rité sur des êtres qui commençaient à être 
raisonnables? Ce que nous appelons le juste et 
Fim'aste, l'honnête et le déshonnête, le bon et 
le mauvais, tout cela avait-ii besoin du se- 
cours des lois politiques pour leur paraître 
^ral et arbitraire? Avant toutes les couvert 
tiens civiles, la bonne foi était distineuée de 
la perfidie, et la cruauté de la bdemaisanoe. 

Smsque Inomme était fait de manière qu'il 
evait éprouver. un sentiment de plaisir et de 
douleur par les actions bienfaisantes ou cruel- 
les de ses pareils, et par là doit se développer 
oet instinct moral qui honore noire nature. 

> Faites attention, ajouta milord, que l'idée 
du bien et du mal a nécessairement précédé 
i établissement de la société ; sans ce secours, 
eomment les hommes auraient-Us imaginé de 
nuse^daa lois? Gomment aundent-ila sa ee 



— 11 — 

qu'il fallait défendre ou <jrdomier? Votre ]^« 
ICNBopMe vous conduirait & reconns^tre des ef- 
fets qui n'auraient point de cause. Si les hon^ 
mes connaissaient le mal dans Tétat de nar 
ture, ils ne pouvaient donc pas tout làire; 
leur raison éodt leur loi et leurs nûigistrats; 
leurs droits étaient donc l)omés : sils con- 
naissaient le bien, ils ayaient donc des devoirs 
à remplir. Convenez, poursuivit milord en 
souriant, que, loin de dégrader notre natoie, 
rétablissement de notre société l'a, au con- 
traire^ perfectionnée. Les lois «t toute la ma- 
chine du gouvernement politique n'ont été 
imaginées que pour venir au secours de notre 
raison, presque toujours impuissante contre 
nos passions. 

» De ce principCi que je crois incontestable. 
Je dois conclure, si le ne me trompe, que le 
df oyen est en droit d'exiger que la société 
rende sa situation plus avantageuse. Je con- 
viens que les lois, les traités ou les conven- 
tions que les hommes font en se réunissant 
en société, sont en général les règles de leurs 
droils et de leurs devoirs; le citoyen doit y 
obéir tant qull ne oonni^t rien de plus sage; 
mais dès que sa raison l'éclairé et le perfec- 
tionne, est-elle condamnée & se sacnfier à 
l'erreur? Si des citoyens ont fait des conven- 
tions absurdes ; s'ils ont établi un c^ouvemo». 
ment incapable de protéger les lois; si, en 
eberehantla route du bonheur, ils ont pris un 
ehemin opposé; si malheureusement ils se 
sont laisse égarer par des conducteurs perlldes 
et ignorants, les condamnerez-vous inhumai- 
nement à être les victimes étemelles doue 
erreur on d'une distraction ? La qualité de ei** 
toyen d<Ht«lle détruire la dignité de l'homme? 
Les lois, alites pour aider la raison et soutoalr 
notre hoerté, doivent-elles nous avilir et nous 
Tendre esclaves? La société, destinée àsoular 



— 12 — 

ger les besoins des hommes, doit-elle les ren-' 
dre malheureux? Ce désir immense que nous 
avons d'être heureux réclame continuellement 
eontre la surprise ou la violence qui nous ont 
été faites. Pourquoi n*aurais-je aucun droit à 
faire valoir contre les lois incapables de pro- 
duire reàét que la société en attend ? Ma rai- 
son me dit-elle alors çixxe je n'ai aucun devoir 
à remplir ni pour moi ni pour la société dont 
Je suis membre? 

• Les écrivains que vous avez lus, continua 
milord, sont certamement des hommes d'un 
mérite très distingrué ; mais avant eux on n'a- 
vait pas encore appliqué la philosophie à l'étude 
du droit naturel ex de la politique. Quand ils 
ont écrit, le gouvernement monarchique était 
établi presque partout ; 11 succédait à ta police 
absurde des fleis qui avait inondé l'Europe des 
préjugés les plus grossiers : et les rois , ou 
plutôt leurs ministres, abusaient de leur nom 
et de leur autorité, tenaient déjà la vérité aussi 
captive que les peuples. Grotius était plus éru- 
dit que philosophe ; on sent cependant que ce 
géme profond était fait pour trouver la vérité, 
mais il se défiait de ses loroes, une vérité har- 
die rétonnait, et il manquait du courage né- 
cessaire pour attaquer et détruire des erreurs 




service de la reine Christine, quand il composa 
son Droit de la paix et de la gwrre, et il avait 
La fantaisie de le publier sous les auspices de 
votre Louis XIIL Puffendorf, né dans un pays 
où il n'y a de liberté que nour les oppresseurs 
de leur nation, me paraîti quelqueiois assez 
philosophe pour que je le soupçonne de dégui- 
ser ailleurs la venté qu'il connaissait, et à lar- 
quelle il ne voulait pas sacrifier les bienfaits 
^ quelques princes qui le protégeaient. Wolff 



— 13 — 

a presque toutes les erreurs de ces deux sa- 
vants, et son ouvrage fatigant, gue personne 
n'a la patience de lire, n*a pu ni instruire ni 
tromper personne. Hobbes aurait pu ravir à 
Locke la gloire de vous faire connaître les prin- 
cipes fondamentaux de la société ; mais atta- 
ché par une suite des événements, ou par in- 
térêt, à im parti malheureux, il a employé 
toutes les ressources d*un gâiie puissant pour 
établir un système funeste k rhumanité, et 
qu'il aurait condamné si, au lieu des désor- 
dres de l'anarchie, il eût éproiv^é les inconvé- 
nients du despotisme. 
» Comment sVprennent ces écrivains pour dé- 




ramais ils ne vous présenteront un objet sous 
toutes ses faces. Tantôt ils décomposent trop 
subtilement une question, tantôt us la char- 
gent d'accessoires qui lui sont inutiles. Ils en- 
&ssent sophismes sur sophismes. Parlent-ils 
du respect profond qui est dû aux lois, ils se 
garderont bien de faire remarquer au lecteur 
que, s'il v a des lois justes, c'est-à-dire con- 
formes et proportionnées à noiare nature, il y 
en a d'injustes, auxquelles on ne peut obéir 
sans humilier rhumanité et préparer la déca- 
dence et la ruine de l'Etat. ïls affectent de ne 
connaître ni les hommes^ ni les ressorts pro- 
pres à les mouvoir. Parce que telle adminis- 
tration, diamétralement opposée à l'institution 
et à la fin de la société, produit par hasard un 
bien passager ou fjstux, ils vous diront hardi- 
ment que c'est une pohce merveilleuse, dont il 
faut craindre de déruiger l'harmonie. Us vous 

1)rouveront qu'il faut obéir aveuglément à la 
oi, en étalant avec âoquence x)u simplement 
avec longueur les prétendus dangers de l'exa- 
men. Laissez-les mire : ils vous démontreront 
que l'auteur de la nature a eu tort de vous 
donner une raison, et qu'elle se doit taire ^ 



-. H — 

vaat eéâe du ma^ristrat qui tous domine, etr 
qui ne prendra pas la peine de penser. Ils 
inom^ent quand ils viennent à parler de 
troubfes, d'anarchie et de guerres civiles ; Tima- 
gûiation est alarmée, on a peur, et on les croit 
mip légèr^Kient sur leur parole. 

« Si je vous faisais voir a mon tour quelle se- 
mence féconde de maux une seule loi liguste 
est capable de jeter dans un Stat! si je vous 
démontrais que les vices les plus énormes, de 
la plupart des gouvernements ne doivent leur 
origine qu'à une erreur, même légère, qui 
tendait à dé^ader la dignité des hommes 1 si 
Je vous fitisais envisager les suites fUnestes de 
cette obéissance aveugle et servile,qui, au mé- 
pris de notre raison et de la nature qui nous en 
a doués, nous transforme en automates : que 
sais-je? Quand l*amour de l'ordre et du repos 
n'est fMis éclairé, si je vous prouvais qu'il nous 
précipite rapidement au-devant de tous les 
maux ^ue nous voulons éviter; si je vous dé- 
couvrais que le despotisme avec ses prisons, 
ses gibets, ses pillages, ses dévastations sour* 
des et ses imbéciles et cruelles inepties, est le 
terme inévitable des principes de vos juriscon* 
suites, ne vous deviendraientr-ils pas justement 
sospeets? 

» Monsieur, ajouta milord d'un ton ferme, ja- 
mais on ne s'écartera impunément de l'ordre que 
nous prescrit la na;ture. Il est juste que nous 
soyons punis quand nous voudrons être plus si^ 
ffà qu'elle, ou heureux sans la consulta: que 
ae choses j'aunds à vous dire ; mais c'est assez 
de TOUS avoir proposé quelques doutes. Ce 
serait profkner ces jardins agréables, dit mi- 
l(»rd en souriant, que de paiSer plus longt^nps 
droit naturel et politique.-'Non, non, lui repaiv 
tls-je avee vivacité : vous voulez ea vain chan- 
ger de conversation ; vous m'avez ouvert les 
yeux, Milord : n'est^e que pour ma montrer 



-ris- 
que Je suis dans l'erreur? Sans Toti« seoon» 
Je wm sortirai jamais. Vous m*avez fait Ybao- 
neur de me le dire : cacher la vérité, c'est un 
crime; Youlez-Tous, de gaieté de cœur, tous 
rendre criminel? Je mets mon ignorance, mes 
préjugés et leurs suites sur TOtre conscience.» 

Je ne saurais vous dire, monsieur, quelle 
foule d'idées se présentaient confus^nent à 
mol ; tout ce que j'avais censé jusqu'alors me 
paraissait tomber en ruine. Mon esprit, qui 
Perchait une vérité & laquelle il pùi s'atOH 
cher, se jK>Tt<at rapidement à la fois de mille 
aôiés dinérents. Nous nous levâmes pour con- 
tinuer notre j)romenade ; milord, & son tour, 
voulut me ^re admirer quelques statues, et 
{e ne voulais que raisonner et m*instruire. 

«Votre magnificence, me dit-il^me parait trop 
magnifique; en exposant aux ipjures de l'air . 
cet ApotUnif ces tnfanta qui jouent avec 



bouc, cette Cléopâtrej que nous avons admirés, 
et ces LuUeur$ qui devraient orner un cabinet, 
il semble que vous n'en connaissiez pas le prix. 
A la bonne heure, Milord, lui répondis-je; je 
me soucie peu de ces x)elits torts, depuis que 
vous m'avez appris que tout ce Jardin ensem- 
ble est xm grand tort contre la morale et la 
politique. Vous m'avez trouvé d'abord trop sé- 
vère, reprit milord, et à présent c'est & moi à 
vous humaniser, puisque les rois sont du moins 
bons à faire de belles promenades. Un Français 
peut en jouir sans scrupule; elles sont faites à 
ses dépens \ et un Anglais peut les voir avec 
quelque plaisir ; c'est à cette magnificence que 
nous devons peut-être l'empire que vou» nous 
laissez sur la mer. » 

Milord avait beau s'écarter, Monsieur : fê- 
tais trop occupé de ces droits et de ces de- 
voirs que Je ne connaissais pas encore, pour 
ne pas Ty ramener sans cesse, m C'est vo- 
tre &ute, loi dis-je, si fe vous persécute; 



— 16 — 

pourquoi m'ayez-vous pailé de la partie de la 
morale la plus intéressante pour les hommes? 
n n'est pas encore temps de rentrer, et ces 
statues que vous voyez d'ici ne sont que quel- 
ques statues antiques, médiocres et assez mal 
réparées. L'homme, Milord, est bien plus di- 
gne de votre attention que les arts qu'il a in- 
ventés 

—Vous le voulez donc absolument ? eh bien I 
raisonnons, j'y consens ; mais dans la crainte 
de nous tromper, gai^dons-nous. me dit-il, de 
nous trop hâter ; marchons méthodiquement; 
et pour nous faire quelques règles certaines 
dans la recherche des droits et des devoirs du 
citoyen, examinons avec soin la nature de 
rhomme. Si nous trouvons qu'il y ait des 
choses qui lui appartiennent si essentielle- 
ment, qu'on ne puisse l'en séparer sans le dé- 
grader, nous en conclurons que la société et 
le gouvernement, faits pour ennoblir l'huma- 
nité, ne sont point en droit d'en priver les ci- 
toyens. 

» Notre attribut le plus essentiel el le plus 
noble, c'est la raison ; elle est l'organe par le- 
quel Dieu nous instruit de nos devoirs, et le 
seul guide qui puisse nous conduire au bon- 
heur. C'est cette loi étemelle et immuable 
dont le sénat ni le peuple, dit Cicéron, ne 

ruvent nous dispenser; elle est la même 
Athènes et à Rome ; elle subsistera dans 
tous les temps ; et ne pas s'y conformer, 
c'est ces^r d'être honune. si le gouvernement 
sous lequel je vis me laissait Fusage libre et 
entier de ma raison: s'il ne servait qu'à m'af- 
fermir dans la pratique des devoirs que je 
crois essentiels, je sens & merveille que je 
dois le respecter. Le magistrat remplit les 
devoirs de l'humanité : le mien est de lui 
obéir et de voler à son secours, quand quel- 
ques passions voudront déranger l'harmonie 



^ 17 — 

de la société. Mais vous, ^Jçuta miloid en me 
serrant la main, si par hasard vous vous 
trouviez dans un pa^s où TEtat fût sacrifié 
aux passions du magistrat ; si le despotisme, 
ennemi de la nature et Jaloux des droits 
qu'elle nous a donnés, vous conduisait, vous 
et vos concitovens esclaves, comme mon fer- 
mier conduit les troupeaux de sa ferme, votre 
raison vous dirait-elle que c'est là la un mer- 
veilleuse que les hommes se sont proposée^ 
quand, renonçant à leur indépendance natu- 
relle, ils ont formé des gouvernements et des 
Icis ? Quand Dieu vous ordonne d'être homme, 
n'avez-vous aucun droit à faire valoir contre 
on despote qui vous ordonne d'être ime 
brute ? et votre devoir consiste-t-il à seconder 
son injustice ? 

• Remarquons, poursuivit milord, que la li- 
berté est un second attribut de l'humanité ; 
qu'elle nous est aussi essentielle que la rai- 
son et qu'elle en est même inséparahle. A 
3uoi nous servirait que la nature nous eût 
oués de la faculté de penser, de réfléchir et 
de raisonner, si, faute de liberté, nous étions 
condamnés à ne pas âure usage de notre rai- 
son ^ Si Bien avait voulu que la volonté d'un 




plir cette auguste fonction. Il ne l'a pjoint 
fait. Je dois donc être libre dans la Société. 
Les lois, le gouvernement, les magistrats ne 
doivent donc exercer dans le corps entier de 
la société que le même pouvoir que la raison 
doit exercer dans chaque homme. Ma raison 
m'a été donnée pour diriger, régler et tempé- 
rer mes passions, m'aVertir de leurs erreurs 
et les prévenir, voilà quel est aussi le de- 
voir du gouvernement ; car les hommes n'ont 
fait des lois et des magistrats et ne les ont 
armés de la force publique, que pour prêter 



— 24 — 

aux lois : telle est, par exemple, rotre Angrle- 
terre. 

—Erreur, avec votre permission, me répliqua 
milord : ne voyez-vous pas que si la puissance 
publique est partagée entre des magistrats 
rivaux les uns des autres, son action sera né- 




à notre nation de se tenir en équilibre avec 
le roi? La balance n'est-elle pas perpétuelle- 
ment inclinée du côté du prince? rTest-il pas 
toujours assez puissant pour retenir dans ses 
mains des prérogatives qu'il nous serait im- 
portant de lui arracher? Ne dominerait-il pas 
firop souvent dans le Parlement? Quelle en est 
la cause primitive? L'hérédité; et un Anglais 
ne peut douter de ce que je viens de vous dire. 
Mais il ne suffit point, entre deux personnes 
qui raisonnent, de prononcer le mot d*équili- 




des, de sorte qu'il en résulte un vrai équi- 
libre, un vrai balancement entre des magistrate 
passaffers ; mais il est impossible à tous les ef- 
Ibrte de l'esprit humain d'empocher qu'une ma- 
gistrature perpétuelle n'acquière à la longue 
et insensiblement un poids prépondérant. Je 
m'en souviens, vous me menaâez hier de la 
ruine de notre liberté, et sans doute, parce 
que vous Jugiez qu'un magistrat à vie, et sur^ 
tout héréditaire, a trop (Tavantages sur des 
collègues passagers: sans esprit, sans talente, 
il réussira à les écraser. Mais quand je con- 
sentirais qu'une magistrature à vie ne menace 
pas la république d'un esclavage prochain, 
vous avoueriez du moins qu*elle l'expose à la 
vieillesse et au radotage du magisâtit. Que 
d'abus et de sottises vont ni^tre ! Ce qiron 



— 25 — 

doit fitire toute sa Tie^ on ne cherche, on ne 
s'étudie qu'aie faire à son aise. L*âme langniit, 
^émulation est éteinte. Croyez-vous qu'un 
consul romain qui n'avait qwune année pour 
lllusb^r sa magistrature, et qui devait par 
conséquent aspirer à l'honneur d'obtenir une 
seconde fois les faisceaux, ne fût pas un meil- 
leur citoyen, un magistrat plus occupé et plus 
actif qu'un sénateur de Suéde, qui, dés qu'il 
est revêtu de sa dignité, ne peut plus la perdre 
que pour quelque faute énorme J 

»tine magistrature héréditaire est encore bien 
pire. Naître grand, c'est \me raison pour être 
petit . toute sa vie ; corrompu dans renfance 
par des flatteries et des mensonges, ivre de 
plaisirs et de passions dans la jeunesse, on se 
trouve homme sans avoir appns à penser, et 
on vé^te dans sa vieillesse au*'milieu de son 
orgueil, de ses préjugés et de ses courtisans. 
Quelques princes ont eu des talents, mais au- 
cun n'a connu ses devoirs, et n'a été digne de 
sa fortune; et quand vous pourriez me citer 
quelque exception, ce ne serait pas sur trois ou 
quatre exceptions que vous voudriez établir 
un système du bonheur général de la société. 

» Mais sans raisonner plus longtemps, con- 
tinua milord, sur la préférence qu*on doit 
donner à votre principe de la sûreté publique 
ou au mien, nous en parlerons une autre fois, 
allons en avant. Nous convenons tous les deux 
que l'empire absolu du magistrat sur le ci- 
toyen, et des lois sur le magistrat, est indis- 
pensaole pour parvenir à ce bonheur, qui est 
la fin de la société. Tous les anciens l'ont 
pensé, et le bon sens le crie à tout le monde. 
Par quels argiunents contesteriez-vous donc 
au citoyen d'un Etat mal gouverné, où les lois 
sont flottantes et l'autorité des magistrats ac- 
cablante ou incertaine, le droit de faire tout 
ce qui dépend de lui pour conduire et porter 



— 26 — 

MB compatriotes à cette administration qua 
nous devrons? Rappelez-vous les principes 
que nous établîmes hier. Vous me paraissez 
embarrassé 1 Convenez franchement de ce droit, 
ou bien osez dire qu'il est du devoir d*un ci- 
toyen qui aime sa patrie de trahir Tintérét le 
plus essentiel de la société. 

— Vous avez raison, Milord, lui dis-je : Je 
me trouve dans un défile assez fâcheux, n mo 
semble que vous raisonnez juste. Mais, per- 
mettez-moi cette liberté philoso{>hique, il raut 
cependant que vous vous trompiez. Je ne dé- 
mêle pas le défaut que je soupçonne dans vo- 
tre raisonnement; et ce n*est qu'ignorance ou 
maladresse de ma part Après tout. igoutai-Jd 
avec une sorte de chaleur et de dépit, le mondd 
est trop sot pour ne pas se gouverner plutôt 
par routine et par hsîbitude que par des prin-> 
cipes de philosophie.— Et voilà, ajouta milord 




nous irrévocablement condamnés. Il y a long- 
temps qu'on Ta dit : le mieux est l'ennemi du 
bien; quand tout va passablement, tenons-^ 
nous-y. Loin d'affermir l'autorité des lois et 
des magistrats, c'est en ruiner les fondements, 
c'est du moins exposer la société à de dange- 
reuses commotions, que d'accorder à chaqud 
citoyen le droit de faire le rôle de réforma- 
teur. Cette théorie vous promet un bien, et là 
pratique produira un mal. La confiance que 
les lois ef les magistrats doivent inspirer sera 
ébranlée dans tous les esprits. Nous rentre- 
rions dans le chaos : je ne puis consentir 

— Vous vous fâchez ! Eh bien t reprit milord . 
pour vous apaiser, j'ajouterai simplement qu'il 
est du devoir d'un citoyen d'user de ce droit : 
je crois, en honneur, qu'il ne jpeut s'en dispen- 
ser sans tialûson; et, qui pi» est^ malgré le 



— r — 

gmà takSDé qja» ]» mieux est IMBuemi dn 
Diea,Toii8sere2 demonayis.— Coorage^repria- 
je à mon tour t vous m'allez fidre TOir^ Muord, 
Dieu da pays : allons cependant, je sols prêt 
k vous soiTie partout. 

— Stt je TOUS proposais, me dit-il, de former im 
beau nain de réformation, dans lequel, pour 
pAoéar, tocis reiiTerseriez la loi salique et 
tous les trÔBes da monde ; si je vous inritais 
cndler ensuite prêcher brayement la lil)erté au 
milieu de Paris, de faire des partis dans les 
prorinoes, et d*y ramasser des conjurés, que 
me répotKbiei^yoïxB?— Milord, lui dis-je, peiv 
loettez-mol de ne pas vous répondre. —Mais on- 
core, insista-t-il, je vous en prie, au moins un 
mot «-Puisque tous le voulez absolument, j^ 
vaas avouera, r^ndis-je, que je prendrais la 
liberté de ne pas suivre vos héroïques con- 
seils. Pourqum tenterais-je, avec un danger 
très évident pour moi, une entreprise encore 
1^3 évidemment inutile à mon pEtys? Un hé- 
roïsme gigantesque, c'est-à-dire, un peu trop 
noble, ne paraît qu'un ridicule à nos yeux 
tnmçaia. Avec plus d'amour de la patrie et de 
la liberté que je ne vous en montre, je passe- 
rais iei pour un visionnaire ; et vous convien- 
dros qiravec une pareille réputation on ne 
peut guéres se promettre un grand succès. La 
idte a tourné à ce pauvre homme; c'est dom- 
mage, dirairat mes amis : il paraissait avoir 
du sens; il s^est gâté Fesprit a lire Thistoire 
te Grecs et des Bomahis qu'il aimait, et qui 
ne sont plus bons qu'à faire des héros de ro- 
man 0» de théâtre. Nos gens les plus çravea^ 
de rstat prendraient la chose plus sérieuse- 
ment : maigre mon bon droit. Us me traite- 
raieni de coupaUe de lèse-majesté : qu'on le 
Ufestle par grâce aux Petites-Maisons r qu'est-ce 
çoe oTiest que ces folies Y Est-ce que nous ne 
aomsiea pas bien, criailleraient toutes les fem- 



— 28 — 

mes,, qui sont Dieu merci, aussi libres dans 
leurs galantenes qu*elles peuvent l'être, et qui 
ne voient rien au delà? 

•Vous riez, Milordî mais riez tant ç[u*il vous 
plaira; je connais les gens avec qui je vis; j'ai 
sûrement raison, et si je m'avisais d'user du 
droit que vous me donnez, et dont vous me 
faites même un devoir, le ne serais pas moins 
bltoable qu'un architecte qui projetterait d'é- 
lever un ediflce solide avec de la boue, des 
pierres usées et des bois pourris. 

— Fort bien! s'écria muord, nous ne verrons 
donc pas autant de pays que vous l'imaginiez? 
Car en vérité, je ne serais ni plus brave^^ ni 
moins prudent que vous. Si vous viviez même 
sous quelqu'un de ces gouvernements d'Orient, 
où les hommes, familiarisés avec les afEironts 
et la servitude, ignorent qu'il y a des lois, ne 
connaissent que des ordres, et n*osent ni pen* 
ser ni agir, je vous dirais qu'il n'est plus temps 
de songer à rendre la liberté à votre patne. 
L'homme ne perd jamais ses droits, mais la 
raison ne lui ordonne pas toujours de les 
poursuivre; elle consulte les temps, les cir- 
constances, et ne permet jamais de courir 
après une chimère. Elle sera plus audacieuse, 
sans être cependant moins sage, dans les na- 
tions où il y a encore quelque sève dans les 
cœurs et dans les espritis. Ç?e»t faute de faire 
ces distinctions, que la plupart des philoso- 
phes qui ont écrit sur la société et le citoyen 
n'ont donné que des notions si confuses de 
notre esprit ex de nos devoirs, et que tant de 
réformateurs ont vu échouer leurs projets. Au- 
tant vous seriez condamnable en voulant vous 
servir de votre droit d'une manière indiscrète 
et propre à révolter les préjugés de vos conci- 
toyens , autant seriez-vous estimable en agis- 
sant avec la retenue, les précautions et les 
ménagements que prescrit la comiaissanoe ré- 



— 29 — 

fléchie du cœur humain. Je l'aroue, ilestsage 
d*espérer quelquefois au delà de ce qu'ap- 
prouve une prudence bien exacte; car ce n'est 
qu'à la dernière extrémité qu*un bon citoyen 
désespère du salut de la république ; et quel- 
quefois une espérance trop étendue vous fait 
découvrir en vous-même des ressources que 
vous ne connaissiez pas : mais il n'appartient 
qu'au génie de Juger de ces circonstances^ 
parce qu'il peut seul les rendre favorables.' 

•Vous rappellerez-vous un certain peuple des 
Indes qui prenait pour une fable insensée ce 

âue disaient les Hollandais de leur pays où 
tfy a point de roi ? Que voudriez-vous que 
Trasybule, que Brutus fissent de cette canaille 
abrutie ? Un Turc fait pour trembler devant 
le moindre cadi qui, sans règle et sans forme^ 
lui fait donner cent coups de bâton, n*est qu'un 
automate ; il faut dire presque la même chose 
d'un Russe. Un Espagnol qui voudrait être ci- 
toyen doit agir avec plus de cii-conspection 
ç[u'un Français, parce que sa nation est aussi 
Immobile dans ses préjugés, son ignorance et 
sa paresse-, que la vôtre est active, prompte à 
s'émouvoir, inconstante, inquiète et avide de 
nouveautés. Un Anglais qui a l'avantage d'ê- 
tre encore un homme libre serait un tr^tre 
s'il n'avait que le courage que j'admirerais 
dans un Français qui craint la Bastille. Pour 
un Suédois, à qui il ne manque presque rien 
pour avoir un gouvernement parfait, ce serait 
un lâche s'il n'aimait pas la liberté en Romain, 
et ne tendait, par des soins constants et assi- 
dus, à corriger les défauts légers qui défigu- 
rent son gouvernement et qui pourront peut- 
être le ruiner.» 

Charmé, comme vous le pensez, Monsieur, 
de me trouver si rapproche de milord Stan- 
hope, Je le priai de m'accorder ce long com- 
menoure quil me promit hier ; de me déve* 



— 30 — 

loaaex sa doctrine avec moîoâ de brièveté, et 
âl^trer en ma faveur dans des détails pioprea 
à me foire ccMmaître par quels prineipes cer- 
tains, sfil ^i est de tels, un eitoyes. jpeat son-* 
der les dispositions de ses compatriotes, cal- 
culer ses espérances et ses cramtes et juger 
ftrnm do l'étendue de boù. droitii et surtout de 
la. nature de ses devoirs. 

« Je ne eœmais, me dit-il, que les pays sou;» 
mis di^uts plusieurs générations aux. volontés 
eaprioievfies et momentanées d'un de^^a^ 
dans lesquels û n'arrive et ne peut andTer au- 
cune révolution. L'ignorance est danales^e»* 
prits; les plaintes, les murmures sont secrets; 
Es «ris des esclaves sont étouffés par la 
ignàiàit la plus impérieuse et la plus scupide 
des passions : chaque bommo ne voit don^ 
ne sent donc que sa foiUlesse ou. plutôt son 
néant; et c^est pcmrquoi lea événemeata les 
l^us importants, tels que des guerres malheu* 
reuses, la déposition du prince, les meurtres 
de ses vizirs, la révolte des soldats, qrui de- 
vraient changer la face de la Turquie et don- 
ner un nouveau cours aux passions, ne pro- 
doisent aucun changement au dehors du 
aéraii. Mais dans tout Etat qui, n'étant pas 
encore arrivé à ce terme immuable de cala- 
mité, coupconne qu'il peut j avoir des lois 
panni les nommées, ^t qu'il est plus avanta- 
geux: d*y obéir qu'aux caprices a'un maître, 
Si puissance souveraine, qu'il est permis de 
oonsich^rer sans frissonner de crainte^ est eir 
posée à recevoir des secousses, ituit des paa^ 
lEdons du citoyen, des magistrats ou du mcK 
narque, et des mesures plus ou moins efficaces 
que le gouvernement a prises pour perpétuer 
et affermir son autorité. Quoique le corps de 
la nation ne soit pas lui-ntôme son propre lé- 
gifiOateur, il lui reste encore une sera A ton- 
aidération qu'U doit à sa fierté et qui le^falt 



— 31 — 

p craindre et respecter. En un mot, tant que la 
puissance souveraine tend à faire de nou» 
yeaux progrés, elle peut trouver des obstacles; 
elle peut être retardée dans sa marche; elle 

^ peut par conséquent être ébranlée et deplar 
oée. 

•Jeerois alors les révolutions encore possibles: 
on bon citoyen doit donc espérer, ^ il e^ 
obligé, suivant son état, son pouvoir et ses 

I talents, de travailler & rendre ces révolutions 
utiles a sa patrie. 

•Un peuple souverain, qui fait lui-même les 
lois auxquelles il se soumet, obéirait bientôt 

> k un monarque absolu ou à queigues familles 
privilégiées^ s'il cessait d'affermir continue]:* 
lement sa liberté et de réparer les torts insen- 
sibles qu'on ùât à sa constitution; caries zna* 

. gistxats établis pour veiller à Tezécution des 

' lois ont un avantage considérable sur les sim- 
ples citoyens, souvent distraits de la chose 
publique, et qui doivent obéir. Ne doutez donc 
pas, à plus forte raison, que si les siyets d'une 
monarchie, telle par exemple que la France, sont 
assez inconsidérés pour s'abandonner sans 
précaution au cours des événements et des 
passions, le despotisme, de jour en jour plus 

K libre dans ses e wepm4^, ne fasse des progrès 
cpntinuels. Un de nos Anglais, ajouta milord, 
a fort bien dit que si la peste avait des char» 
ges, des dignités, des honneurs, des bénéfices 
et des pensions à distribuer, elle aurait bien* 
tôt des théologiens et des mrlsconsultes qui 
soutiendraient qu'elle est de droit divin, et 
que c'est un péché de s'opposera ses ravages. 
Faites encore attention, le vous prie, que les 




du luxe, sont aussi commîmes que le courage 
' de rame, la modestiedans les mœurs, le goût 



— 32 — \ 

de la finiffulité et du travail^ et l'amour du 
bien public sont rares. 

•Tandis qu*un peuple libre ne s'occupe pas 
assez du danger qui le menace^ et s*ena<Ft 
quelquefois avec Irop de sécurité; tandis que 
les grands d'une monarchie courent au-devant 
de la servitude, et que de petits bourgeois or- 
gueilleux croient augmenter leur état en imi- 
tent le langage et la bassesse des courtisans; 
il est donc du devoir des honnêtes gens de 
faire sentinelle et de venir au secours de la li- 
berté, si elle est sourdement attaquée, ou d'é- 
lever des barrières contre le despotisme. Com- 
mençons par ne pas croire que ce gu'on fait 
doive être la régie de ce qu'il faut faire, et que 
votre gouvernement est très sage dans ses 
principes, mais qu'il ne s'agit que d'en corri- 
ger les abus. C'est là une des erreurs les plus 
générales et des plus dangereuses pour la so- 
ciété. Elle a été un obstacle étemel aux pro- 
grès de presque tous les gouvernements : c'est 
vouloir sur un plan bizarre élever un ediûce 
r^ulier. Les hommes en vérité sont trop stu- 
piaes! Voulez-vous arrêter le cours du mal? 
remontez à la source qui le produit. Voulez-vous 
dessécher ce bassin? commencez par détour- 
ner les eaux qui s'y reiïA«t»€e qtfimag^inent 
les paysans les plus grossiers, nos politiques 
les plus habiles iront pas l'esprit de le penser. 
Pour réprimer des abus qui découlent néces- 
sairement de tel ou de tel gouvernement, ils se 
contenteront de porter une loi qui les défende. 

• Ne croupissons pas dans une monstrueuse 
ignorance. Que les gens de bien travaillent à 
dissiper ces préjuges qui^ comme autant de 
cha nés, nous attachent au Joug. Tâchons de 
faire connaître aux derniers des hommes leur 
dignité. Que l'étude des lois naturelles ne soit 
pas méprisée. Eclairons-nous. Des citoyens 
instruits de leurs droits et de leurs devoirs 



— 33 - 

imposeront à un gouyemement qui aCest rendu 
déjà assez puissant pour violer les lois, ou ne 
souflWr qu'avec peine les plus légères contra^ 
dictions. Si le public estime et considère les 
patriotes, les magistrats d'une république se- 
ront eux-mêmes ae zélés protecteurs de la li- 
berté ; il se formera parmi eux des tribuns. Au 
milieu même des agitations que peut^core 
éprouver une monarchie , des sujets amis 
de l'autorité des lois gagneront du terrain, si 
la nation est éclairée ; au lieu que le despo- 
tisme profitera toujours des révolutions pour 
appesantir le Joug sur des sots et des igno^ 
rant3. 

» Mais il faut tendre à la liberté par des rou- 
tes différentes, suivant la différence de ses 
forces et de ses moyens, de ses ressources et 
de la distance d'où l'on part. Si je veux aller 
dlci à Paris, me dit milord, je ne tenterai pas 
d'y sauter & pieds joints ; j'irai pas à pas ; le 
passerai à la chaussée; de là, gagnant la 
montagne de Chantecoet, le pont de Neuilly, 
farriverai enfin sans danger et sans fatigue 
a Paris. Nos âmes, quoique spirituelles, sont 
aussi lentes et aussi lourdes que nos corps : 
une course trop longue ou trop rapide fatigue 
nos organes physiques; et si mon âme s'éloi- 
gne trop subitement des pensées où elle repo- 
sait par habitude, elle revient, pour ainsi 
dire, sur ses pas, parce qu'elle se trouve mal 
à son aise, et dans des régions inconnues. Il 
faut étudier et connaître la marche de l'esprit 
hun^ain et le jeu drs passions, pour ne leur 
rien proposer d'impraticable. Nous autres An- 

flais, par exemple, nous avons jusqu'à présent 
es Idées trop peu nettes sur la puissance 
royale ; et sous le nom de ^^rérogmve, nous 
laissons au prince une autorité trop étendue » 
pour pouvoir en un jour élever une république 
parlaite sur les ruines de la royauté : nous n- 

BROnSR DITOIM. S 



— 34 — 

floimnes Daj9 dignes de nous gonvaraer conund 
les BPomâns. vous autres Français^ vous dtes^ 
encore licaucoup plus loin que nous de ce 
terme^ et. pour clieminer sûrement, vous ne 
diervez d^ooM asi»rer qu'à, cette sorte de 
liberté dont nous jouissons, c'esiràrdire, & 
voir rétablir l'assemblée de vos anciens état» 
généraux.. 

» Je Us, continua milord,. que Cromwel ne 
ae souleva contre le despotisme qu*affectalt 
Charilesl«; que par ambition et par fanatisme : 
<^eat un tyran qui a puni un tyran. Maia en 
supposant qu*ami de la nation, et toujours 
soumis au Parlement, dont il était général. l*ar^ 
mourdubien publicet de la liberté eut été rftme 
de ses projets. Je le blâmerais encore d*avoir 
voulu détruire la royauté : c'était brusquer lea 
mœurs publiques et effaroucher les esprits. H 
fanait se borner à la j^rérogatlve royale leo^ 
droits trop étendus et équivoques qui la ren-* 
dent si dûigereuse; nos républicains auraient 
alors été secondés par le vœu du publie. Tls 
eurent tort de vouloir franchir un trop long 
intervalle : ils se trouvèrent trop en avant ; la 
nation, qui ne put les suivre, les perdit bientôt 
de vue; et après la mort de Cromvrel, elle 
donna plus de pouvoir k Charles II que son 

§ère n*en avait voulu usurper. Bn chassant 
épais Jacques II, nous sommes tombés dans 
un excès opposé. Je ne sais quelle folle cir- 
conspection nous a empêchés de connaître 
' nos forces, et nous n'avons pas eu l'esprit 
de ftdre. un pas en avant pour notre bonheur. 
•Nous avons attaqué eu étourdis la personne 
du roi, au lieu de ne nous en prendre qu'aux 
; vices de notre royauté. Contents de satisfaire 
; notre haîne contre Jacques, et de jouir puéri* 
! lement du spectacle d'un roi chassé, proscrit 
et errant^ nous avons laissé tout subsister sur 
randen pied; c'est à-dire qu'à l'ordre prôa 



— 35 — 

de la saccesaioB, nous avons conservé pré- 
eîensement ce même gouvernement comte 
lequel nous étions obligés de nous soulever, 
et contre lequel nous nous serions peut- 
être soulevés sans succès, si par hasard ram.- 
bition du Prince d'Orange ne nous eût secon- 
dés. 

» Nous pouvions affermir solîdtément notre 
liberté, car Tesprit de la nation y était plût 
dispose qu'avant Cromwel; et pai' la disgrâée 
des StuartSj nous n'avons fait que remettre 
aux Hanovriens le pouvoir que nous redou- 
tions, et les avertir de nous assujettir désor*- 
mais avec plus d'adresse. Malgré Tesprit û$ 
philosopiiie dont nous nous piquons, nouli 
sommes encore entêtés, grâce à nos écrivains, 
d'une foule de misères dont nous serons peut^ 
être un jour les victimes. Si nous ne nous 
mettons pas dans l'esprit que cette grande 
charte du roi Jean à laquelle nous revenons 
toujours par habitude, fut excellente autrefois 
pour nous rendre libres, mais qu'il faut aller 
au delà pour affermir aujourdliui notre li* 
berté; si nous continuons d'i^noret qu'il fatit 
6ter peu à peu au roi le maniement et la diâ^ 
position des ânances ou des impôts qu'on ac- 
corde aux besoins de l'Etat: le pouvoir de 
corrompre en disposant des nommes et deâ 
charges; le droit de faire la guerre ou la paix, 
qui le rend trop puissant sur les milices; et là 
âiculté d'assembler, de séparer ou de dissou- 
dre le Parlement,^et de concourir à la forma- 
tion des lois par son consentement à nos Bills> 
ce qui le met à portée de les violer, ou ûkn 
éluder la force; si nous négligeons ces réfor» 
mes indispensables, nous n'aurons jatnais que 
des révolutions infructueuses; nous ppurroni 
renvoyer en Allemagne la maison de Hanovre, 
et penpler i*Ëurope de nos prétendants, mais 
ce sextt toiijouis^ recommencer, et nous fin^^ 



— se- 
rons peut-être par être dupes de quelque 
prince adroit et ambitieux. » 

S'il en faut croire milord, quelque désespérée 
que paraisse être notre situation, nous en 
ârerons bien meilleur parti, Monsieur, que les 
Anglais ne font de leur liberté. Nous sentons 
À merveille que nous avons un maître; nous 
réprouvons tous les jours, parlons de la li- 
berté française, et nous ne voulons pas être 
esclaves; comme s'il y avait pour un peuple 
une autre manière d*etre libre que d'être son 
propre législateur, et de contraindre par de 
«âges dispositions le magistrat & n*être que 
i*organe ei> le ministre fidèle des lois ; comme 
si le despotisme ne commençait pas néces- 
sairement où finit la liberté! Nous avons 
imaginé, contre la nature des choses et 
pour notre consolation, une monarchie chi- 
mérique, une espèce d*être de raison qui, 
selon nous, tient le milieu entre le gouverne- 
ment libre et le pouvoir arbitraire. Nous di- , 
sons que le prince est souverain législateur; 
et c'est le reconnaître pour notre maître : 
mais en ajoutant qu'il est obligé de gouverner 
conformément aux lois, nous nous flattons de 
n'obéir en elfet qu'aux lois ; et nous croyons 
avoir mis une barrière impénétrable entre le 
despotisme et nous : tout cela, dans le fond, 
est fort ridicule. U est absurde de se reposer 
sur une phrase, de tout ce qu'on a de plus 
précieux. Cette belle phrase, dont aucun corps 
puissant ne se croit en droit de défendre le 
sens énigmatique, autrement que par des 
supplications et des remontrances, ntoêtera 
pas un prince Jaloux de son autorité, ambi- 
tieux, opiniâtre ou farouche, qui voudra obs- 
tinément gouverner à sa tête. Toute fausse ' 
qu'est notre doctrine, milordla regarde comme 
une preuve de notre éloignement ou de notre 
horreur contre le despotisme : il n'en augure 



— 37 — 

pas mal. « Nous aimons mieux, dit-il, être de 
mauvais raisomieurs, et nous contenter d*un 
galimathias, que d'avouer que nous sommes 
esclaves. Ceite erreur et Tespéce de courage 
qu'elle nous donne peuvent, dans des cireons- 
rances heureuses, servir de prétexte aux bons 
citoyens pour avancer et faire goûter des vé- 
rités fiivorables au bien public. 

•Dans vos dernières disputes, excitées, m'a 
dit milord, par le fanatisme de quàques-uns 
de vos évêques, qui, phr parenthèse, sont aussi 
méchants, mais plus ignorants que les nôtres : 
il me semble que vos gens de loi ont montre 
autant de sagesse que de courage, sans re- 
monter aux grands principes du droit naturel, 
qu'ils nM^orent pas sans doute, mais que le 
corps entier de la nation n'était pas encore 
capable de comprendre et de goûter; ils n'ont 
pas dit au roi : O^i étes-vousTLa nation vous 
a fait ce que votu êtes ; Hugues Capet, dont vous 
tirex votre droite était sujet comme nous; elie Va 
reconnu pour roi: et, si vous Pignorex, elle peut 
faire évrouver a votre maison le sort qu*a 
éprouve celle de Charlemagne. La France ne vous 
appartient pas : &est vous qui lui appartenex ; 
vous êtes son homme, son procureur, son inten- 
dant Cest par surprise, par adresse et par am - 
bUion que vos pères se sont etnparés de la puis- 
sance législative. Une usurpation heureuse est- 
eUe donc un titre si respectable, si saint, si divin, 
que vos peuples ne puissent plus réclamer les lois 
éternelles, invariables et imprescriptibles de la 
nature, quand vous ne voudrez plus reconnaître 
é^autre règle de vos actions que votre bon plai- 
sirJ Ils ont soutenu simplement qu'il y a chez 
TOUS des lois fondamentales auxquelles le 

S rince est obligé d'obéir. Voulant pour ainsi 
ire, tâter la disposition des esprits, et voir 
iusqu'où ils pouvaient aller, ils ont balbutié, 
le ^us obscurément qu'ils ont pu, quelques 



^ 18 «- 

mots «outre les lettres de cachet; ils ont 
ikoncé le nom de liberté naturelle des sujets; 
ils ont avancé que l'enregistrement lilire des 
lois est mie partie essentielle et intégrante de 
la législation. Voilà des C'ermes qm se déve- 
loppent ; ils produiront des fruits: voilà une 
lueur, faible à la vérité; mais c*est peut-être 
Taurore d'un beau jour. • 

J'aime trop le parlement, Monsieur, «t j'é- 
tais trop profondement occupé des idées de 
milord Stanhope pour rinterrompre, et lui dire 
qu'il faisait trop d*lionneur à nos gens de 
robe, qui, sans doute, savent bien des cboses, 
mais qui ignorent, on ne peut pas plus, les 

Principes les plus communs du droit natuM» 
evous l'avouerai cependant : quelque ndson* 
nable que me parût la doctrine de milord, je 
n'étais encore qu'ébranlé, je ne goûtais pas 
cette tranquillité que donne la conviction. 
Tous mes docteurs, tous mes jurisconsultes 
me revenaient dans la tête ; et, m'armant en- 
fin, comme je pus^ de leurs arguments, je pro- 
posai quelques difficultés à milord. Mais ce 
griffonnage est déjà trop long, et le courrier 
va psirtir, Je vous rendrai compte dans ma 
première lettre de la suite de notre entretien. 
Adieu, Monsieur, je vous émisasse de tout 
mon cœur. 



à llarly ce 13 aqût 1758 



LETTRE TBOISIBMB 

SQit9 du second entretien. — Objections proposées ft 
mUord Stanhope. — Se» réponses. 

Vous attendez, Monsieur^ la suite <!e mou 
second entretien avec milord Stanhope : le 
yoici. «J'ai quelque honte, dis-je à mon philo- 
sophe, de ne pas m*ayouer vaincu par la force 
de vos raisonnements; mais d'anciens préju- 
ges ne dâogent point d'une tête en un jour, 
surtout quand ils ont pris un air de système. 
Je tiens par l'habitude aux mienc^ et Je sens 
quelque scrupule k les abandonner. J*Bâ envie, 
Milord, d'entrer en négociation, et de vous 
proposer un accommodement : à l'exemple de 
ces anciens philosophes qui ne révélaient leur 
doctrine secrète qu*à aes initiés dont Us 
avaient longtemps éprouvé la sagesse et la dis- 
crétion, cachons nos principes & la multitude, 
et n'accordons qu'aux sages le droit de réfor- 
mer le gouvernement. 

— ^Yoilà un article préliminaire auquel le ne 
pois consentir, me répondit froidement mi- 
lord ; car la vérité ne saurait être trop connue, 
trop répandue, trop triviale.— D'accoro, repris- 
Je, pour certaines vérités dont les hommes ne 
peuvent abuser; mais craignez, Milord, qu'en 
voulant éclairer la raison sur ses droits, vous 
ne fournissiez un nouvel aliment aux pasHsions, 
qui en deviendront plus inquiètes, plus impé- 
tueuses, plus intraitables. Permettez-moi de 
vous ramener aux principes que vous établis- 
siez hier sur la sottise et la méchanceté des 
hommes : leur raison est faible, leurs passions 
plus forte» la subjuguent et la tyrannisent 



— 40 — 

presque toujours : nous voyons le bien froide- 
ment, et il faut employer de l'art pour nous 
le faire aimer. Si c'était tout le contraire, ou 
du moins si les hommes n'étaient pas entraî- 
nés au mal par un penchant plus fort que 
vers le bien, û n'y aurait aucun inconvénient 
attaché à votre doctrine ; on suivrait vos pré- 
ceptes avec les .modifications et la prudence 
que vous exigez. Mais si ces préceptes salu- 
taires se trouvaient répandus dans la multi- 
tude, croyez que la plupart des esprits sont 
peu faits pour les comprendre dans toute leur 
étendue, et que votre politique servirait de 
prétexte pour les porter à la mutinerie : le 

§lus petit frondeur deviendra d'autant plus 
angereux, que ses passions emprunteront le 
langrage de la raison et du devoir. On n'est 
déjà que trop porté à trouver les ministres 
étourdiSj injustes ou ignorants. Sans rien éta- 
blir d'utile, on se dégoûtera de ce que nous 
avon^ et ce que nous avons, après tout, vaut 
encore mieux que l'anarchie. Je vous l'ai déjà 
dit, et je prends la liberté de vous le dire en- 
core : le peuple deviendra insolent et indocile 
en sortant de son ignorance crasse pour pren- 
dre des d^mi-connaissances. Si nos grands 
seigneurs font tant que de se dégoûter d'être 
valets, ils voudront redevenir des tyrans. On 
ne.veiTa de toutes parts que des commotions 
funestes au bien public. Je tiens terriblement 
à cette objection-là : de bonne foi, Milord, 
que vous en coûterait-il pour restreindre vo- 
tre droit de réformation aux seuls philoso- 
phes? 

—Ce qu'il m'en coûterait? me repartit milord* 
Une erreur assez considérable. A votre avis, 
est-ce que, pour n'être pas philosophe, un 
homme en est moins citoyen, et doit-il végéter 
au milieu de ses préjugés? Plus il est éloigné 
de trouver la venté par lui-même, plus il faut 



— 41 - 

se hâter de la lui offrir. Le bien de la Société 
n'est-il pas commun aux philosophes et à 
ceux qm ne le sont pas? Pourquoi leur droit 
ne serait-il donc pas égal? Il y a dans nos 
Etats modernes une foule d'hommes qui sont 
sans fortune, et qui, ne subsistant que par 
leur industrie, n'appartiennent en quelque 
sorte à aucune société. Tout ce que je puis 
faire pour votre service, continua milora en 
souriant, c'est gue ce droit si effrayant de 
réformer ne devienne pas un devoir pour ces 
espèces d'esclaves du public que leur igno- 
rance, leur éducation et leurs occupations ser- 
viles condamnent à n'avoir aucune volonté. 
Joignez à ces personnes toutes celles que la 
faiblesse de leur esprit force à n'agir que par 
routine. Mais si je. suis indulgent pour les 
sots ou pour ce qu'on appelle la lie du peuple. 
Je suis sévère pour les gens qui pensent et 
qui doivent penser : voilà mon dermer mot. 

• Examinons pied à pied votre objection, re- 
prît milord. Si je consentais au traité que vous 
me projposez, ma doctrine serait inutile entre 
les mains des philosophes, gens ordinairement 
assez obscurs, fort paresseux, et occupés d'eux 
seuls ou de quelques spéculations plus curieu- 
ses qu'utiles : mais en les supposant dans des 
places importantes, et pleins Œamour pour le 
Dien public, convenez que, s'il nous avait été 
défendu de révéler nos mvstéres et de répan- 
dre l'instruction, ces philosophes princes ou 
ministres ne trouveraient jamais les esprits 
préparés à seconder leurs vues de réforme. 

» Une nation ne se corrigera jamais de ses 
vices sans désirer avec ardeur un change- 
ment; et elle ne peut souhaiter un change- 
ment qu'autant que ses lumières la mettent k 
portée de connaître ce qui lui manque, et de 
comparer sa situation présente & une autre ~ ' 
tuation plus avantageuse. Si elle ne co^ 



^ 42 — 

p« les vérités lies idus importantes de la so- 
ciété, son objet, sa an et les moyens, en tm 
mot, tes plus capables (fassurerle bien public 
et de flaire fleurir l'Etat, elle fera an nasard 
des changements qui. sans la r^dre moins 
malheureuse, ne feront que chao^r la nature 
de ses maux; elle s'accoutumera & croupir 
dans sa misère, et, faute de savoir prendre un 
parti, deviendra enfin incapable de se corri&^r. 
un peuple ignorant éprouvera en vain les évé- 
nements les plus ftivorables : il ne si^ profiter 
de rien. Au milieu des mouvements nécessai- 
res pour foire des révolutions et produire le 
bien, il obéit à la fortune au lieu de la diriger, 
•et il ne sera que las, ennuyé et lîEiti^é ; ilesi 
sans vœux, sans projets, sans idée du mal, du 
bien, du mieux ; et le poids de rhabîtude le 
laiaenera au même point où il était aupa- 
Tavaat. 

•On veut que le peuple soit ignoratrt * mais 
remarquez, je vous prie, qu'on n'a celte ftem- 
taisie one dans les pays ou Ton craint la Ib- 
borté. L*ignorance est commode pour les gens 
len place; ils dupent et oppriment avec moins 
de neme. On appelle le peuple insolent, parce 
^u*u n*a pas toujours la complaisance de souf- 
irir que les grands )e soient, n est indocile, et 
on veut le punir, parœ qu'il refuse d'ê^ une 
Ibôte de somme. Pour prévenir Je ne sais 
eœlles prétendues commotions, qui ne sont 
dangereuses que quand on n'a pas l'esprit d'en 
tirer-parti, est-il sage de B'exposer aux iijus^ 
tices d'un gouvernement qui se croira toult 
pennis lorsqu'il aura lieu d'espérer xme entière 
napinité? Je crois, en effet, que si les citoyens 
«ont bien sots, bien stupides, bien ignorants, 
ils vivront dans le repos. Mais quel cas vous 
et moi 4levons-nou8 aire de ce repos? n rea- 
««SjWe à_oet engourdissement qui lie les ftr 
ewteaa'oB paralytique: votre dtcgw^TflmeN 



- 43 - 

cegtïBiT0, senrira TEtat comme TOtre laquais 
Youfi sert; il obéira, parce que la patience et 
la eontinulté de sa misère Taurout abruti; 
mais est-ce cet engourdissement, cette p^ 
tience imbécile, et ce malheureux repos sem- 
blable à la mort, que les hommes se sont pro- 
posés en se réunissant? Est-ce là ce qui fait 
le bonheur et la force de la société ? Voulez- 
vous que de froides momies deviennent de 
bons citoyens? 

» Vous autres Français, poursuivît milord, 
vous vous croyez perdus, quand tous vos jours 
ne se ressemblent p)as. Vous n*arrivez jamais 
à Londres sans croire avoir essuyé une tem- 
pête dans la traversée de Calais a Douvres : 
c^est que vous n*avez pas le pied marin. De 
même vous ne voyez jamais chez vous la 
moindre agitation, le moindre murmure sans 
imaginer que vous êtes à la veille de vous 
^gforger dans ime fifuerre civile; c*est que, oc- 
cupes sérieusement de vos goûts l^ivoles^ vous 
ne savez pas le premier mot de ce gui fait le 
véritable oien de la société. J*ai oui dire que. 
dans les derniers différends de votre cierge 
avec le parlement, vous vous croyiez dans Ta- 
xiarchie la plus monstrueuse parée que de nû- 
sérables cpfporteurs criaient a la fois dans les 
rues des arrêts opposés du parlement et du 
conseil ; vous vous estimiez très malheureux ; 
et moi je disais : Que Dieu bénisse ce com- 
mencement de prospérité ; Tesprit des Fran- 
çais commence a s'eclalrer; de petites divi- 
sions sont nécessaires pour remonter leurfime; 
nous nous piquerons d'honneur en Angleterre, 
et, pour conserver notre supériorité, nous ferons 
quâque effort pour perfectionner notre gou- 
vernement. Je voyais que nos plus grands no^ 
litiques étaient déjà inquiets et jaloux des 
progrès que vous alliez faire. 

• un homme liabile dans la connaissance 



— 44 — 

■ 

coeor hamain se gardera bien d*aspirer à un 
repos qui pétrifie les eit03rens et qui détruit 
nécessairement les lois. Laissons cette sottise 
» à un despote qui ne peut se résoudre k aban- 
• donner le pouvoir arbitraire dont il jouit, et 
]qui, ne pouvant cependant se dissimuler les 
I dangers auxquels il est exposé, ne sent que 
sa faiblesse au milieu de sagranaeur, et cramt 
tout ce qui Tenvironne. Il faut du mouvement 
dans le corps politique, ou ce n'est qu*un ca- 
davre. Avec votre grand amour pour l'ordre 
' et le repos, que n*etal)lissez-vous donc pour 
priricipe que les lois ne sont rien devant le 
roi? Que ne condamnez- vous vos parlements 
à se taire? Que ne tiaitez-vous leurs très hum- 
bles remontrances de libelles séditieux? Vous 
Jouiriez alors de cette bienheureuse stupidité 
qui règne dans les Etats florissants du Grand- 
Seigneur. Craignez les passions, mais que 
cette crainte ne vous porte pas a vouloir les 
étouffer : vous iriez contre le vœu de la na- 
ture; contentez-vous de les tempérer, de les 
réarler, de les diriger: voilà pourquoi eue nous 
a aonné une raison. 

» Quels biens les querelles étemelles des pa- 
triciens et des plébéiens n'ont-elles pas pro- 
duits autrefois dans la république romaine? 
Si le peuple avait préféré le repos à tout, il 
aurait été bientôt esclave de la noblesse, et 
nous ignorerions aujourd'hui jusqu'au nom 
des Romains. Leurs divisions au contraire 

Sortèrent le gpouvernement au plus haut degré 
e perfection ; elles excitèrent rémulation en- 
tre les citoyens. Les lois seules régnèrent, les 
ftmes devinrent fortes, et voilà ce qui fait la 
force des Etats. Aucun talent ne fut perdu; le 
mérite perçait, se mettait à la place qui lui 
tiwlmo'^^i ®^ ^ république, pleine de bons ci- 
au dSfa«^^®-. grands hommes, fut heureuse 
au aeoans et respectée au dehors. Après cet 



— 45 — 

exemple, tous dterai-Je notre Angleterre, qui 
doit son bonheur & cette fermentation que 
vous regardez comme un mal? Intimidés par 
Henri YIII et séduits par les talents d'Elisa- 
beth, qui nous accoutumait et nous façonnait 
à la servitude en nous rendant heureux, ne 
dépendrions-nous pas aujourd'hui d'un Stuart^ 
de sa maîtresse ou de son ministre, si nos pè- 
res avaient eu assez peu de sens pour préfé- 
rer leur repos à la liberté? » 

Milord croyait m'avoir écrasé par ses rai- 
sons : je ne Tétais pas cependant. « Je con- 
viens, lui dis-je à mon tour, que vous avei 
retire de grands avantages de cette fermen- 
tation; votre liberté, et ce patriotisme que 
nous ne connaissons pas, en sont le firuit: 
mais aussi quels maux n'a-t-elle pas causés? 
Vos partis lui doivent leur naissance, et c'est 
le propre des partis d'empêcher le bien en 
étouifant tout esprit de Justice, et de tout sa- 
crifier à leur ressentiment et à leur intérêt 
particulier. Combien de fois, pour satisfaire 
leurs chefs, ne vous ont-ils pas fait prendre 
des résolutions et des engagements contraires 
au bien de la patrie ? — Vous verrez, me re- 
partit mUord, que chez vous vos ministres di- 
visés, et ennemis les uns des autres, n'ont la- 
mais sacrifié l'Etat aux succès de leurs petites 
intrigues ! Qui ne sait pas que, dans un gou- 
vernement arbitraire, le monarque enseveli 
sous sa fortune, et qui ne peut avoir de mé- 
rite que par une espèce de miracle, est sans 
cesse tiraillé par des femmes, des dévots, des 
favoris et des ministres qui se disputent 1 a- 
vantage de le gouverner t Les cabales publi- 
ques et nationales sont retenues par les re- 
gards de la nation qui les observe, et qui s'en 
fait craindre. Les cabales obscures d'un des- 
pote n'emploient pour réussir que de petites 
ruses, de petites ccquinexies, en nn mot, "^ 



— 16 — 

petits moyeM. parce que tout le reste leur est 
Sauliie; et le mal qu^e^es font n'est compensé 

— Um vos ffuerres civiles, repris-le, ne 
Mit-elles pas, Milopd, un terrible eontre-polàé 
àj tput le, bien que produit votre fermentation? 
Un joivr de guerre civile... — Je vous arrête, 
n):©- dit"il avec vivacité ; voilà ce qu'on vous 
dit en France pour vous consoler ae la perte 
d^, votre Ubçrte^ mais rien n'est moins vrai. 
Iççiïiarquez. je vous prie, continua niilord,,qiiQ 
nQi^3 nous çcartons de 1 objet principal de no- 
fe convergatioi^ : jje prétends que tout citoyen 




çop (îevoir de travailler à l'établir par ».^ 

^aoye^s que. lui peut fournir la pruàence. A 
ç^la yous m'opposez nos gnierres civiles , 
CQinn^e si elles avaient pris leur source dans 
cette opinion;, mais point du tout : nous nous 
çiQmmes égorgés pendant Idngteipps pour les 
seuls intérêts de la rose rouge et de la rosé 
plaiwîne, et je ne crois pas qu'on puisse ré- 
p^dre son sang plus nm à propos. Les guer- 
ree. de religion sont survenues, et elles nous 
auvent, perdus si quelques Dons citoyens 
^T^vaient joint au délire dés fanatiques quel- 
que Bâtiment de liberté et de bien public. Si 
^i^ous a^vons encore été exposés ^ nous faire la 
guerre, c*est que bien loin d'avoir cherché à 
donner au gouvernement la forme la plus sa- 
lutaire, uqus nous sommes mal habilement 
pp^niâ^trés^diinç le cours de ^os révolutions, ^ 
im^v m PTOce d*assez grandes prérogatives 
P£?J ^^^ W^^Â Welquefcis se ftatter de se 
^A^r^ ^¥^^Si C'est m^e que nous ne travail 
Sï? Pft^ ^ affermir erûcacemeut notre- liberté 




— 47 — 

Iiou04iiêai6s, «i nos pères, ma lieu de 486 ixt^ 
pÊCt bigarre et machinal que tiottt avons en*- 
ooie pour 2a prérogative royale, amdeoli^couim 
la doctrine que je yous préehe. Vons cro^ 
que les Anglais sont lto^}ours à la yellle dft 
Ségùt^&c, parœ qu'ils veulent réfonmer letit 
gouyemem^it, et c'est précisément pa)*M 
qu'ils n'y songent pas que leur lit)erté, tfial 
afiérmie, aura peut-être encore besoin du s^ 
cours des annes pour se défimâre et se 'âou^ 
tenir. 

» Secondement.... (milord «embla sltitiârt- 
rompre lui-même en me regardant); secondiez 
ment, reprit-il.,., mais Je n'ose vous 4Ure tie 
que je pense de la guerre civile: vous tùè 
prendrez pour 1 Asglais 4e i^us séditieux et lé 
plus enragé qui fut Jamais. -^Oseis/osez, Ini^ 
lord) lui r^ndiS'je en plaisantant : vous m'a^ 
YG/L déjà rendu presque digne de vous enteii'^ 
dre ; et d'ailleurs un citoyen qui aime isiUcèt^ 
ment le bien des hommes peut se tron^pe)^, 
mais ne scandalise Jamais. 

—, Voiffî le voulez donc t Eh bien) ise 'dit41 
en s'approchant de mon oreille^ la guerre d* 
vile est quelquefois un grand -bien. Tenëz'^ndi 
donc parole, poiilt d'etonneizvent , ne yoitis 
scandaiisea pas; Je vais vous dévélot^et inâ 
pensée, que je vous ai dite par malice trop 
Drusquement et trop crûment. La guerre c^ 
vile aÈrt un mal dans ce sens qu'elle ei^ con- 
traire à la sûreté et au bonheur que les hdm^ 
mes se somt proposés en formant des âociétés. 
et qu'elle fait pair bien des citoyens; de même 
que l'amputaâon d'un bras eu d'une ïambe 
est un mal pour moi, parce quelle est 6on^ 
tadre à Torganisation de mon coips et talé 
cause une douleur cuisante. Mais quand j%i la' 
gangrène à la Jambe ou au bras, cette amf^^ 
&tion est un bien. Ainsi, la guerro civile -é^ 
un bien lorsque la société, sahs le secours àè 



— 48 — 

cette opération, serait exposée à périr dans la 
gBXigr&ie, et pour parler sans métaphore, 
courrait risque de mourir du despotisme. Jq 
vous prie, continua milord, de faire une ré- 
flexion vcès importante sur cette matière. 
Quand la ffuerre civile est l'ouvrage de l'anar- 
chie, c'est-à-dire quand les citoyens, sans 
mœurs, sans connaissance de leurs droits et 
• de leurs devoirs, méprisent et haïssent autant 
les lois que les magistrats; qu'on se soulève 
contre le châtiment, parce qu on veut être un 
scélérat sans crainte ; que le plus adroit peut 
tout oser, tout entreprendre, tout exécuter : 
dans ces circonstances, la guerre civile est un 
très grand mal. Ce n'est plus une operanon 
oui puisse rendre la santé. La gangrène a déjà 
mfécté toute la masse du sang: la mort est 
déjà réôamdue dans chaque membre du corps; 
ce serait tourmenter, sans espérance de suc- 
cès, un agonisant qm ne veut qu*explrer sans 
douleur^ sans convulsions. 

» n n'en est pas de même des çuerres civi- 
les qu'allument l'amour de la patne, le respnect 
§our les lois et la défense légitime des droits, 
e la liberté d'une nation. Les guerres de Cé- 
sar, de Pompée, d'Octave et d'Antoine étaient 
une sottise; quel que fût le vainqueur, un 
maître devait se mettre à la place des lois qui 
ne 'subsistaient plus. Tous ces citoyens ambi- 
tieux et leurs complices, qui parurent alors à 
la tête des affaires, se seraient mutuellement 
exterminés; il serait né d'autres t^rrans de 
leurs cendres. Mais regarderez-vous du même 
œil la guerre que soutinrent les Provinces- 
Unies pour se soustraire à la domination de 
Philippe II? Le remède était dur, j'en con- 
viens; mais il m'est salutaire, mais il m'est 
nécessaire de me coujper un bras ou ime jambe 
pour me sauver la vie. — Je crois, ajouta mi- 
lord^ que vous ne persuaderiez pas aisément 






— 49 — 

sxA HoBandais que leurs pères, à januda célè- 
bres par leur courage, leur constance et leurs 
travaux, ont eu le pLus grand tort du monde 
dTacheter, aux dépens des dangers et des maux 
jiséparables de la guerre civile, la libeai:é dont 
is jouissent aujourd'hui. Vous autres Fran- 
çais, je vous en demande pardon^ vous mour- 
iiez dans ce moment dans Toperation de la 
guerre civile : il faudrait vous y préparer par 
un long régime, prendre des cordiaux, des 
potions d'ellébore, fortifier, en un mot, votre 
tempérament. Parlons sans figure et sans dé- 
tours : vous ignorez trop parfaitement les prin- 
cipes d*un bon gouvernement, vos droits et 
vos «levoirs de citoyens r vous êtes trop peu 
instruits de ce que vous devez espérer et de ce 
que vous devez craindre pour que la guerre 
civile ne fût pas, pour vous, le plus grand des 
maux. A l'égard de nous autres Anglais, si on 
a radresse et la patience de nous corrompre 
encore paisiblement pendant trente ans. de 
nous faire respecter le prince plus que les lois, 
et plus estimer le commerce, l'argent et les 
&veurs de la cour que notre liberté; nous ne 
saurons plus faire la guerre civile, peut-être 
même ne la pourrons-nous plus faire, ou du 
moins il nous sera impossible d*en tirer quel- 
que avantage. 

» Je dirai quelque chose de plus, ajouta mi- 
lord : vu la politique des Etats de rEurope, 
qui sépare le soldat du citoyen et les fonctions 
militaires des fonctions civiles, partage qui 

S répare des instruments et des victimes au 
espotisme,je ne puis que plamdre infiniment 
une nation qui est réduite à conquérir sa li- 
berté par la voie des armes. Je crains pour 
elle le sort que nous éprouvâmes après que 
Charles !«' eut été vaincu. Notre armée par- 
lementiure devint le tvran du parlement, au 
nom de qui elle avait combattu. En triom- 



— 62 — 

présente; et dans la suite on présume qu'Os 
ont réfléchi à ce qu'ils écrivent, parce qu'ils 
s'expriment avec agrément ; on les croit sur 
leur parole, et j'en ai été la dupe comme tout 
le monde. 

Dans la vérité, toute espèce de guerre est 
également pernicieuse à rhumanlte; l'étran- 
gère n'est pas moins funeste à la société géné- 
rale que la domestique à la société particu- 
lière, et certainement les Intérêts des deux 
sociétés sont égaux aux yeux de Dieu, qui n'a 
pas créé les hommes pour se haïr et se déchi- 
rer, quand ils seraient séparés par une rivière, 
des montagnes ou un bras de mer. Mais si, 
par une suue malheureuse de l'empire qu'exer- 
cent les passions, la guerre éârangère est 
quelquefois utile; si le droit naturel la rend 
même quelquefois nécessaire, car elle est quel- 
quefois le seul moyen qu'ait un Etat pour re- 
Sjusser une injure, obtenir ce qui Im appar- 
ent légitimement, et prévenir sa ruine; je 
demanderais qu'après avoir calmé son imagi- 
nation, comme le suis parvenu à calmer la 
mienne, on me dît pourquoi la guerre civile, 
de même que la guerre étrangère, ne serait 
pas quelquefois autorisée par la morale la 
plus exacte. Un ennemi étranger qui veut 
sutjuguer un peuple, ou qui refuse de réparer 
les torts qu'il lui a faits, est-il plus coupable 
qu'un ennemi domestique qui veut l'asservir, 
ou qui méprise ouvertement les lois? Tous 
deux ne commettent-ils pas une injustice? Si 
la raison les condamne également, pourquoi 
permettrait-elle de repousser l'un par la force 
et défendrait-elle de résister à l'autre? Est-il 
plus avantageux pour une nation de disputer, 
au dépens au sang de cent mille hommes , 
une vûle eh Europe et quelques déserts en 
Amérique, ou de faire respecter son pavillon 
sur me!*, et ses azntassaclears dans une eoie 



— 53 — . 

étrangère, qu'il ne lui imixnte d'ayoir ungoa- 
vemement sous lequel le citoyen jouisse avec 
sécurité de sa fortune et ne craigne rien 
quand il n'a pas violé les lois? 

Un citoyen vertueux peut faire avec Justice 
la guerre civile, puisqu*u peut y avoir des ty- 
rans, c'est-à-dire des ma^s^ts qui préten- 
dent exercer une autorite qui ne peut et ne 
doit appartenir qu'aux lois, et en même temps 
assez forte pour opprimer leurs sujets. Regar- 
der toujours la guerre civile comme une in- 
justice, inviter les citoyens à ne jamais oppo- 
ser la force à la violence, c'est la doctrine la 
plus contraire aux bonnes mœurs et au bien 
public. Convenez, Monsieur, que les gens qui 
sont chargés parmi nous de nous enseigner 
les règles de nos devoirs ont des vues oien 
courtes et bien misérables ; ils ne s'aperçoi- 
vent pas, ou, pour flatter les puissances, ils 
ne veulent pas s'anercevoir que condamner 
les sujets à une patience étemelle et inaltéra- 
ble, c'est porter les princes à la lyrannie et 
leur en aplanir le chemin. Si un peuple ne se 
croyait point en droit de se défendre contre 
des étransçers qui l'attaqueraient, il serait cer- 
tainement subiugué. Une nation qui ne veut 
jamais résister a ses eimemls domestiques 
doit donc être nécessairement opprimée; or, 
je voudrais que nos théologiens nrexpliquas- 
sent pourquoi Dieu prend sous sa protection 
les ennemis domestiques des nations et livre 
les ennemis étrangers à notre ressentiment. 
Si le droit de la force n'est pas le plus sacré 
des droits, s'il subsiste panni les hommes 
quelque pnncipe de raison et de morale, la 
justice permet donc de recourir aux armes 
pour résister à un oppresseur qui viole les 
lois ou qui en abuse avec adresse pour usur- 
per un pouvoir arbitraire. 

Vous 16 Toyez, Monsieur, milord Stanhope 



— w — 

110 semé pas cbkns tme terre ingrate, et J» erois 
qu*il sera assez content de mes progrès poor 
me donner une place honorable entre ses dis- 
ciples. « Milord. lui dis-je après qu'fil m*eut 
«xj^qué sa doctrine sur la guerre civile, tous 
parviendrez enfin à me faire croire tout ce 
qu'il vous plaira. — C'est que vous raisonnez, 
me lépondit'il en plaisantant, et que j^ vous 
parie raison. — Vous voulez me sédmre, re- 
partis^je, et je me tiendrai sur mes gs^es. 
Idais vous n'en êtes pas quitte ; mes préjugés 
voQ» tailleront de la besogne : à vous parier 
firanchement, je ne me sens pas encore à mon 
aise dans ma nouvelle manière de penser ; j'ai 
quelque doute à vous proposer, quelques éclalr- 
Sssements à vous demander au sujet de votre 
droit de réformation. 

» Je comprends à merv^Ue. eontinuai-Ja, 
tout ce qu'un peuple libre peui et dmt même 
laire pour défendre, recouvrer et affermir sa 
Hberte. Je ne suis point en peine du eorps 
germanique, puisqu'il peut jundiquement ae- 
poser un empereur ou Taccabler parla force, 
sll veut étendre ses prérogatives au delà des 
bornes que lui prescrit sa capitulation : la 
Suède a ses lois fondamentales, auxquelles le 
roi n'est pas moins soumis que le momdre des 
citoyens ; et , en effet , il serait absurde ou 
du moins inutile que les Suédois eussent une 
loi pour le prince, et qu^il pût la violer impu- 
nément. Votre Angleterre a sa grande charte, ■ 
et qu^que chose de plus précieux encore, les ; 
actes que votre paiement a faits dans la der- I 
niére rév(rfution ; cela ne souffre point de i 
difûculté. Grotius et Puftendorf , quelque fa- 
vorables qu'ils soient au pouvoir arbitraire, re- 
connaissent cependant que tout peuple qui 
s'est donné à certaines conditions est malire 
de contraindre, les armes à 1» main, le prmce 
à les otaewer. J\e oon^^ois m^e très- bien que , 



— 65 — 

tout le peuple, qm n'a ^s fait un pacte fonnel 
pour se donner sans, réserve, a droit de faire 
tous ses efforts pour* substituer des lois salu- 
taires aux coutumes barbares qui roppriment. 

» Mais il y a des Danois dans le monde qui 
ont bien youIu se reposer de leur bonheur sur 
le bon plaisir de leur roi. On est libre sans 
doute de céder le droit dont on jouit; pour- 
quoi donc une nation à qui appairient esseû- 
fiellement la puissance législative ne pourrait- 
elle pas lacoméreràsonprince avec lapuissance 
exécutrice? A,prés avoir fait Tabandon le plus 
oomplet de sa liberté, il me semble que Ta- 
yantag« qu'elle trouverait à la recouvrer n'est 
point im motif suffisant pour justifier son en- 
treprise. Si les conventions les plus libres, les 
plus formelles, les plus authentiques ne lient 
pas un peuple invinciblement, il n'y a plus de 
règles m de lustice chez les hommes ; et dés lors . 
que âev^t la société? Mais si on est obligé 
d'y obéir religieusement, que deviendront les 
pauvres Danois? Je vois ici toutes les lois de 
ta morale et de la politique opposées les unes 
aux autres, et ce conflit m'embarrasse. 

— Voyons, me répondit milord, i)eut-être y 
a*t-il quelques droits qu'on n'est pas le maî- 
tre d'abandonner ; par exemple ceux qui ap- 
partiennent tellement k l'essence de l'homme 
et de la société qu'il est impossible de s'^n 
séparer sérieusement : les législateurs les plus 
ignorante mêmes ont reconnu qu'il y en a de 
tua. Jamais loi n'a été assez impertinente 
pour ordonner au coupable d'oublier le soin 
ae sa conservation et de venir lui-m^e de- 
mander au juge le supplice qu'il a mérité. 
Tous les moralistes conviennent que, dans \m 
occasions où le magistrat ne peut venir k mon 
aecooTS, je suis armé de tout son pouvoir pour 
punir un brigand qui m'attaque. Si, dans uu 
oesoki extrôme où la fiûm me poursuit, JeTOie 



— 06 — 

pour nie nourrir, la loi se tait devant moi; je 
ne suis point un voleur. Tout cela est Juste, 
parce gue la loi politique ne doit jamais être 
contraire à la loi de la nature, et que Thomme 
n'étant entré en société que pour assurer ses 
jours contre la violence et le besoin, il serait 
absurde qu'il se trouvât à la fois privé des 
secours qu*il est en droit d'attendre de ses 
concitoyens et de ceux qu'il peut trouver en 
lui-même; ce serait rendre fa condition de 
la société pire que l'état qui l'a précédée. 

» Si un peuple disait à son monarque : Nous 
nous engageons par serment à ne respirer^ 
ne boire ei ne manger que par vos ordres à avec 
votre permission, que penseriez-vous de la va- 
lidité d'un pareil contrat? Mais supposons/ 
poursuivit milord sans attendre ma réponse, 
que ce peuple tînt cet autre langage : Nous 
nous soumettons, grand, auguste et sage monar- 
que, à toutes vos volontés, et vous conférons li- 
brement, et parce que nous le voulons, toute la 
puissance que la nation entière pos$èae. Toutes 
les lois vous obéiront désormais; vous êtes le 
maître de les interpréter, de les abroger, d*y 
ajouter et d!y déroger selon voire bon plaisir, 
certaine sdenee et pleine puissance; ôtez, donnez, 
reprenez, tedonnex les emplois à votre fantaisie; 
disposez arbitraitement des forces du royaume; 
faites la guerre ou la paix; levez des tributs 
comme il vous plaira : tout pouvoir est en vous, 
nul pouvoir n'est hors de vous, 

•voilà, si je ne me trompe , une concession 
assez ample; mais quand le despote ignorant 
ne saura ce qu'il doit faire, ou que, conmien- 
çant à gouverner selon l'intérêt de ses pas- 
sîons, u retirera ses esclaves de leur engoue- 
ment ou de leur ivresse, croyez- vous, s'u leur 
reste quelque mo:^en de sortir de l'abîme où 
us se sont précipités, que leur raison doive 
leur aire qu'ils sont irrévocablement condam- 



— 67 -- 

nés à n'avoir plus de droit d'aspirer k être 
heureux? Devant quel tribunal sufftra-t-il de 
deux ou trois mauvaises phrases pour dé- 
truire la vérité et la justice, renverser tous 
les droits de la nature et bouleverser toutes 
les notions de la société? Non, non, c'est un 
acte de raison et non pas un acte de folie qui 
peut lier un être raisonnable! C'est un acte 
de folie que celui par lequel on ne prendrait 
aucune sûreté contre les ï)assioni^ou la sottise 
d'un prince. C*est un acte de folie que celui 
car lequel des hommes, en formant une société, 
aérogreraient précisément à la fin essentielle 
de la société, qui est de conserver leur vie, 
leur liberté, leur repos et leur bien. Le ma- 
gistrat civil, dans tons les pays policés, an- 
nule les contrats passés dans un accès de dé- 
mence: il casse les conventions iniustes et 
scandaleuses que deux citoyens ont faites en- 
tre eux ; et la raison, suprême magistrat des 
peuples et des princes, défend d obéir aux 
pactes ridicules qui blessent la sainteté de ses 
lois. 

•Un pareil acte est nécessairement illusoire, 
parce qu'il est évidemment déraisonnable: 
pour lui donner quelque sorte de validité, il 
laut lui donner quelque sorte de raison ; il faut 
supposer qu'il renferme quelque clause tacite, 
présumée et sous-entendue; et cette clause, 
c'est sans doute que le prince usera de son 
pouvoir pour travailler au bonheur de ses su- 
jets. Ne croyez pas que ce soit là ime pure 
supposition de ma part, une subtilité de juris- 
consulte ; c'est une vérité constante, puisque 
dans aucune occasion, dans aucune circons- 
tance, dans aucun temps, dans aucun instant, 
les svgets n'ont pu se séparer du désir d'être 
heureux : leur contrat est donc conditionnel, 
quoique la condition ne soit pas exprimée, et 
dès lors ils ne sont obligés d'y obéir qu'autant 



que le priDCe,. de seax côté, y est religieuse»* 
mentaftaché. » 

Milord va encore plus loin, Monsieur , et 
quand l'acte constitutif du ffouyernement se- 
rait aussi sage qu'il peut rêtre, la nation n'en 
serait pas moins en droit de reprendre l'autorité 
qu'elle aurait confiée à ses magistrats, et d*en 
mûre le partage suivant un nouveau plan et de 
nouvelles proportions. Elle pourrait peut-être 
manquer de pcudence en dérangeant un ordre 
dont elle se trouve bien , mais elle ne péche- 
rait pas contre la justice. i.a preuve en est 
simple et claire. Le vrai caractère de la souve- 
raineté, son attribut essentiel^ ainsi que l'ont 
démontré cent fois tous les junsconsuftes, c'est 
l'indépendance absolue ou la faculté de ehan* 
ger ses lois, suivant la différence des qoiijonc- 
nures et les différents besoins de l'Etat, n serait 
en effet insensé de penser que le souverain 
pût se lier irrévocablement par ses propres 
fois et déroger d'avance aujourd'hui a cales 
qu'il croira nécessaire d'établir demain. Le 
peuple en qui réside originairement la puis- 
sance souveraine, le peuple, seul auteur du 
gouvernement politique, et distributeur du 
pouvoir confié en masse ou en différentes par- 
nés à ses magistrats, est donc éternellement 
en droit d'interpréter son contrat ou plutôt ses 
dons, d'en modifier les clauses, de les annuler 
et d'établir un nouvel ordre de choses. 

« Ah ! Milord, vous me chagrines, lui dis- 
je ; voilà que toutes mes idées se brouillent. 
Ce droit funeste que la naturenous a donné, et 
dont il est difficile de ne pas convenir, senible 
condamner les hommes a des malheurs tou- 
jours nouveaux. Si le peuple, toujours libre 
de ses enfiragements. peut toujours changer 
sa constitution, que deviendront les lois fôn-' 
damentales ? — Ce qu'elles pourront, me répon- 
dit-il firoidemenA; oe AouveUes lois fondainen'- 



tetofi flaooéderoi:^ à des k>i« fondamentiâeB 
détruites. — J'entMKis. reprisse, mais tous ne 
m'ôtez pas mon inquiâude. S^il importe aux 
nommes qu'il entre ane sorte de routine dans 
jjttT gouvernement^ oe qui forme leur carac* 
tere et leur donne un esprit national; si cette 
routine est nécessaire pour contenir les brouù^ 
ions et les séditieux, pour donner aux lois 
pie irraTité et une certaine circonstance qui 
les rendent pent-être plus salutaires que leur 
sagesse même, pour donner, en un mot, à 
toute la masse du gouvernement une forme 
constante et une marche uniforme et certaine, 
cette routine ne devient-elle pas un bien con- 
sidâtible pour les peuples? Qu'ils soient pei> 
soadés qu^en tout temps ils sont les maîtres 
de changer leur ^uvernement, et Je vous ré* 
ponds que le momdre caprice, le moindre mé- 
contentement, produira des révolutions. Vous 
ne Terrez pas, Milord, les lois fondamentales 
se succéder; mais l'anarchie sera bientôt l'état 
habituel de cette nation inconsidérée et vo- 
lage. 

--Bon, boni me répliqua milord, argument 
oançais I Vous croyez me faire peur avec vo- 
tre anarchie ; mais ne vovez-vous pas que si 
▼003 craignez un petit mal de ma doctrine, 
j'en craindrais un beaucoup plus grand de la 
vôtre, qui rendrait toutes les fautes irrépara- 
bles? En! plût à Dieu, les révolutions fussent- 
elles moins rares et moins difQcilest Allez, 
ajouta-t-il en me serrant la main, un peuple 
sera persuadé de la vérité que je viens de vous 
exposer, et il ne ruinera pomt les lois fonda* 
mentales à force de les changer. La nature y 
a mis bon ordre : âez-vous à l'empire absolu 
que rhabitnde exerce sur les hommes. Nous 
autres philosophes, descendons en nous- 
mêmes; examinons-nous de bonne foi, et 
Qous rougirons de nous trouver presque ton* 



— 60 — 

Jours d'assez plats routiniers. Une nation s'ac- 
commode souvent d'un gouvernement bizarre 
et vicieux, dont tous les ressorts se contra- 
rient; comment penserait-elle à changer un 
gouvernement qm ne la rend pas malheureuse? 
Plus d*£tats ont dû leur ruine ou des mal- 
heurs passagers à l'attachement opiniâtre 
qu'ils ont eu pour leurs coutumes ou leurs 
lois qu'à la passion de les changer. Parcourez 
l'histoire, et montrez-moi des peuples qui 
soient tombés dans l'anarchie k force de chan- 
ger leur gouvernement : c'est parce qu'ils sont 
routiniers, qu'il oublient au contraire et per- 
dent enfin leurs lois fondamentales. De sim- 
ples coutumes introduites par le temps, le be- 




faire taire les lois; et les lois, quoique lan- 
guissantes, ont encore assez de force pour lutter 
contre les coutumes : et c'est alors, et de cette 
seule manière, que les nations tombent dans 
l'anarchie.» 

J'eus quelque envie. Monsieur, de parler k 
milord de la prescription qui, étant capable de 
légitimer, après un certain nombre d'années, 
les possessions les moins régulières, pourrait 
peut-être réparer les défauts du contrat cons- 
titutif de la société. Elle pourrait servir de ti- 
tre à ces magistrats qui, ayant acquis peu à 
Eeu, par adi-esse ou par force, une autorité 
len différente de celle qu'on leur avait con- 
fiée^ deviennent enfin des monarques ahisolus. 
Mais j'avais déjà assez profité de ses entre- 
tiens pour j^révoir ce qu'il m'aurait répondu, 
et Je le priai seulement d'examiner iril n'y 
avait pas des Etats qui ne devaient point leur 
origine à des conventions. 

Je supposais un peuple qui, ayant allumé 
une guerre injuste, serait vaincu par ses en- 



— 64 — 

nemifl, et j'avais de la peine à isonoeyoir qu'ar 

prés sa déraite. il lui restât quelque droit k la 
fiberté. Une déclaration de guerre contre un 
peuple est un arrêt de mort contre lui, et cette 
mort; est juste, parce qu'elle est le châtiment 
de son ii^ustice. « Si le vainqueur, disais-je à 
milord, est le matrte de la vie du vaincu, 

Pourquoi ne pourrait-il pas la lui vendre aux 
épens de sa liberté? Et quel droit peut avoir 
un peuple esclave, qui ne vit que précaire- 
ment et qui n*est pas membre de la société'? 

— Les droits communs de l*humanité, me ré- 
pondit vivement milord, et que voulez-vous 
me dire avec votre arrêt de mort? Il me sem- 
ble entendre Attila. Si quelques peuples en- 
vieux ont réduit en esclavage leurs ennemis 
vaincus, Tabus qu'ils ont fait de la victoire et 
leur injustice condamnée par la raison ne for- 
ment point un titre contre les droits de la na- 
ture : c'est ce qu'on a dd faire, et non pas ce 
qu'on a fait, qui doit être la règle de notre 
conduite. Aujourd'hui que nous sommes en- 
nemis, TAngleterre est donc autorisée à dé- 
vaster la France si elle peut, et à passer tous 
les Français au fil de l'épée? Vous pouvez donc 
ne faire de notre île qu'un vaste désert ? La 
guerre ne permet de tuer aue les citoyens ar- 
més pourfaîre la guerre ; les femmes^ les enfants. 

les vieillards, les bourgeois j'en frémis) 

Tuer même le soldat qui pose les armes et de- 
mande la vie, c'est un assassinat. 

» Je vous dirai d^abord, poursuivit milord, 
qu'un vainqueur qui connaît ses vrais intérêts 
doit nécessairement imiter la modération des 
Romains dans les beaux temps de leur répu- 
blique. Ils laissaient au ï>euple vaincu ses 
lois, ses coutumes, ses magistrats et son gou- 
vernement; ils ne lui demandaient que son 
alliance et son amitié. Voilà comme on établit 
un empire grand et florissant. 



— 62 — 

• En sdooDd liou, il est faux que des vainett» 
ne jouissent pas des droits de la société. Tout 
homme, à l'exception d'un insensç ou d'un 
malfaiteur, doit être citoyen quand û vit avec 
des hommes qui ont des lois. Il n*est pas vrai 
que des vaincus ne vivent que précairement : 
rilfi n'ont pas encore fait de conventions avec 
, le vainqueur, il est évident que l'état de guerre 
subsiste; par conséquent, ils ne lui doivent 
rien encore ; ils peuvent encore le tuer et se- 
couer le joug qu'on leur impose. S'il y a une 
convention, et que la guerre paraisse Unie, le 
vaincu n'est obligé à remplir son traité qu'au- 
tant que les articles n'en sont pas conmires 
à la nature et à la fin de la société. Le vain- 
queur doit y prendre garde; s'il abuse inso» 
lemment de la victoire et de ses forces, en 

Srivant le vaincu des privilèges de la société, 
le fait rentrer dans létat de nature, le rend, 
par conséquent, libie et indépend ant^ et la 
guerre subsiste réellement sous le vam nom 




tyran- 
nie ; c'est à mon courage à pourvoir à mon 
salut, et je puis me faire justice : pardonnez 
mes répétitions dans une matière aussi im<» 
portante. Si mon vainqueur ne me traite pas 
en liomme, qui n'est lait que pour être in- 
dépendant dans l'état de nature ou citoyen 
dans une société, c'est sa faute. Puisqu'il n'y 
a aucune loi, aucun magistrat entre lui et 
moi, je le punirai par ma révolte, dont le suc- 
oès pourra être malheureux, mais qui ne sera 
jamais criminelle. Admirez la sagesse de la 
Providence; elle veut que le vainqueur de- 
vienne le père et le ptDtecteur du vaincu; s'il 
abuse de sa prospérité, elle lui suscite des e&* 



— 63 — 

nexxiifi daas ses nouveaux sujets; s'il les o^ 
prime avec assez d'art pour qu'Ds ne puissent) 
tenter de secouer le jou^, il affaiblit lui-mêma 
ses propres forces^ il a sapé les fondements da^ 
sa puissance, et il ne trouve dans ses escla- 
ves aucim secours contre ses eimemis étnan» 
gers. 

— Aht milord, m'ecriai-Je, que je sois oon*^ 
tepot de me voir confondu pu vos raisonne» 
ments î Ce n*est pas mon esprit seul, c'est mon 
cœur qui* les dévore, et le ne puis me rassa- 
sier de cette doctrine qui respire l'humanité* 
CTen est fiât *. désabuse pour toujours des so-» 
pbisme& qu'ont inventés les partisans du pou- 
voir arbitraire, me voilà convaincu qu'il iry a 
df autorité légitime que celle qui est fondée sur 
un contrat raisonnaole ; que la loi seule est en 
droit de régner sur les fiommes, et que tout 
est permis pour établir son empire. Tout peu- 
ple libre jpeut donc aflermir sa liberté en limi- 
tant, divisant ou multipliant les fonctions de 
ses magistrats ; tout peuple asservi peut donc 
tramller à recouvrer sa liberté. N est-il pas 
bien surprenant que j'aie eu besoin de vos lu- 
mières pour voir quil est insensé de croire 
que des citoyens ne puissent, sans crime, as- 
prer à rendre la société plus raisonnable ? Mais 
feïitrevois déjà que mes Puffendorf et mes 
Grotius ont tort ae vouloir qu'on attende, pour 
se soulever contre la tyrannie, que les abus en 
soient extrêmes. — Oui, me dit milord, c'est 
après la mort recourir au médecin. 

» Puisqu'mi roi d'Angleterre, reprit-il, n'est 
qu'un homme, nous serions injustes de ne pas 
lui ^Eurdonner ces faiblesses humaines pour 
lesquelles il n'est aucun de nous qui ne ré- 
clame l'indulgence de ses pareils. Erreur, bé- 
vue, distraction, sottise même , tout cela n est 
rien; maischerche-t-il à se faire quelque nou- .% 
veau dCQit aux dépens même d'un seul ci- t 



— 64 — 

toyen? Veut-il étendre sa prérogative d*une 
ligne au delà des bornes qui lui sont prescri- 
tes? Ose-t-il faire soupçonner que tout ce qu'il 
a, il ne le tient pas de ses peuples? la nation, 
au premier symptôme d'ambition . doit agir avec 
la plus grande vigueur. Ce n^est rien, me 
crieront tous les jurisconsultes; vous vous 
tourmentez pour des bagatelles : mais ce sont 
ces riens multipliés et entasses peu à peu, 
leur répondrai-je, qui produisent enfin le pou- 
voir arbitraire : c'était bien peu de chose que 
la royauté de vos crémiers capétiens, mais 
en empiétant insensiblement sur les droits de 
leurs vassaux et de leurs œmmwMS, ils sont 
parvenus à composer cette masse énorme de 
puissance qui écrase tout de son poids. Votre 
clergé, votre noblesse, votre tiers état ont 
toujours dit : Ce n'est pas la peine de contes- 
ter, de disputer, de résister pour si peu de 
chose; et avec cette admirable prudence ils 
se sont affaiblis peu à peu et ne sont rien au- 
jourd'hui. Voilà l'abîme où conduit nécessai- 
rement la doctrine de vos docteurs; jugez 
donc si elle est sage. 

» Voyez, je vous prie, Puffendorf; il de- 
mande quelque part si un citoyen innocent 
qu'on veut faire périr^ et qui ne peut s'échap- 
per, doit souffrir patiemment tout ce que la 
ragre inspire à son souverain. Après bien des 
enorts pour ne pas voir que dès que le prince 
rompt le lien de la société, ce lien ne subsiste 

glus pour son sujet, il permet enfin à ce mal- 
eureux de recourir à la force; mais par la 
plus bizarre des générosités, il veut qu'il en 
soit nécessairement la victime; il défend à ses 
concitoyens de le protéger et de venir à son 
secours. Il faut l'avouer, ce Puffendorf pensait 
bien différemment de Selon. On demandait un 
jour à ce législateur des Athéniens quelle 
ville lui paraissait la plus heureuse et la mieux 



— 66 — 

policée? — Ce serait^ répondit-il, ceUe où chaque 
citoyen regarderait rinjure faite à son conci- 
toyen comme la sienne propre, et en poursui- 
vrait la vengeance avec la même chaleur. Que 
la bassesse de nos mœurs a avili nos âmes et 
nos lois! La vertu que Solon désirait dans 
Athènes serait regardée aujourd'hui comme 
Je crime d'un séditieux. Comment Puffendorf 
ii*a-tril pas senti que la violence faite, à mon 
concitoyen est une injure pour moi? Si je ne 
réprime pos cette tyrannie naissante, elle fera 
des progrès rapides ; et ne mérité -je pas d*en 
être à mon tour la victime"? 

— Nous voici à la fin de notre promenade ; 
rentroa?.^'outa milord ; mais je ne puis ce- 
pendant m^fsipêcher de vous dire encore un 
mot au siuet de cette prescription que tant de 
jurisconsultes font valoir en faveur des des- 
potes et des familles qui ont usurpé la souvlB- 
raineté dans les aristoci'aties. Pourquoi avez- 



des droits particuliers des citoyens à l'égard 
de leurs possessions, ne peut s'appliquer aux 
objets plus relevés que nous traitons, c'est-à- 
dire aux principes au gouvernement. 

— En effet, monsieur, la prescription qui 
assigne un terme aux prétentions et aux de- 
mandes respectives des citoyens leur procure 
le plus grand des biens. Que deviendrait le 
repos des familles si personne n'était jamais 
sûr de jouir tranquillement de la maison qu il 
habite ni des champs qu'il cultive? Quelle 
Vistabilité dans les fortunes î queUe porte ou- 
verte à la cupidité, à la mauvaise foi et à la 
chicane! Serafi-il possible aux juges de péné- 
trer dans l'obscunté des temps et d'y démêler 
la vérité? Dés qu'il y a des propriétés, la 

»B0IT8 R DIT01RB. 3 



— 66-* 

piescriptioB estdcnic la loi ciTile la plus sa^- 
l^nxce qu'elle tend k l'obiet que se propose la 
soeiét^ et établit une veritaoie paix entre les 
cito:^ns; mais en l'étendant aux uBurpationfi 
des prinees et des magistrats, elle ûiYoriaerait 
au contraire le désordre et le despotisme, c'est- 
à-dire le reuTersement du principe et la an de la 
société. D'ailleurs, poursuiyi»je,la loi peutrefU- 
sera un ^toyen la faculté de revendiquer une 
propriété, une maiscm, un domaine, dont il a 
négligé pendant un certain nombre d'années 
la réâamaUon ; car il ne réclamerait cette pos- 
session qu'en vertu d'un droit que lui donne- 
raient les lois civiles, et il a plu à ces mâmes 
lois, pour le bien de l'oi^e et de la paix, da 
coniérerun droit supériem* à celuii^i^possède 
sans trouble ce domaine depuis t^^nt ou tant 
d'années. La loi par là ne fait rien d'ii^uste, 

Suisqa'en matière de propriété civile, les lois 
e la nature se taisent, et que tout dépend 
des conventions que les citoyens ont faites 
entre eux. De là vient la prodigieuse diversità 
qu'il y a dans la jurisprudence des différentes- 
nations et des provinces mêmes d'un mâme 
Btat : telle possession est légitime en Dau- 
phiné, qui ne le sera point en Normandie, n 
n*en est pas de même quand on considère le 
citoyen relativement à rordre politique de la 
Société. Vous m'avez appris, milora, que le 
ne possède pas ma digml;ë d'nomme et ma a- 
berté au même titre que ma maison: vous 
m'avez appris qu'il y a de certains droits que 
nous tenons de la nature, qui nous sont per- 
sonnels, qui ne sont pas distingués de noufr- 
mâmes, auxquels nous ne Muvons pas renon- 
ce, et dont aucune loi humaine ne peut par 
conséquent nous priver. Si de certaines ces- 
sions laites au souverain, par l'acte le plus 
libre et le plus authentique, iront aucune force, 
comment pourrait-on se prévaloir de la près* 



— 67 — 

cription, pour rendre req)ectaUe,aux yeux des 
siuets. des usurpations, ouyragpe de la force 
et de l'adresse 7 Plus la possession sera an- 
cienne, plus on Bjura de reproches à fiûne av 
despote, et de titres À lai opposer. J'eatends 
encore -parler quelquefois, me dit mâord. de 
je ne sais qu«a consentement tactte, dont je 
ne découvre pas trop la validité. Un prince. 
(fitK»; qui, k la faveur de q^que événeBMiit 
extraordinaire ou imprévu, acquiert txoe nou- 
velle prérogative, sans que ses sujets s*j op- 
posent o«L la âé8a|>prouv<ent« eu Jouit legin- 
mement «n vertu de leur âilex^œ. U est 
évident que cela ne signifie rien pour nos 
nation asservie ou faible, dont Je moindre 
murmure, Je gpooindre signe de 4ésappro- 
batioB senût un crime. 6i le silence des 
sujets peut passet pour un consentemfflit ta- 
Gite^ oe n'est que dans une nation libre, qui a 
das états ou des diètes où edle peut £aire con- 
naître sa vokmté. Nos rois d'Angleterre, par 
exempte, se sont attribué. Je ne sais comment, 
différents droite, et il est vrai qu'ils en jouis- 
sent légitnnement» puisque le ptarJeinent de la 
nation, qui en est témoin et qui ne s'y oppose 
pas, est eensé y donner son consentement; 
^târi&B la nation est toujours la maîtresse de dé- 
teigne ces droits acqtuis et tolérés par un sim- 
ple usage, quand aie en apercevra enfin les 
Snigers; puasqu'elle peut, pour son plus grand 
bien, priver la couronne des prérogatives 
m^nes que la loi la plus formellelui attribue. 
Que deviendra ce misérable consentement ta- 
crta, asirèB que nous n'avons pas fût giSce. aux 
actes les ptos solennels? » . , 

AcBeu, monsieur; wns autre fois je vous pro- 
mets d''être plus court. Si le commis qui a le 
secret des po^s ouvre cette lettre, {espère 
qu*il n'y «comprendra rien. 

A Harlyi ce 15 août 1758. 



LETTRE QUATRIÈME. 

TroIfftAme entretien.— Examen d'nn passage deCIcéron, 
dans son Traité dès Lois — Qu'on ne a oit pas obéir 
aux lois Injustes — Des causes qui produisent des 
lois sages ou injustes dans les nations. 

Est-il vrai, monsieur, que votre âme vous 
ait paru s'a^rrandir à la lecture de mes lettres f 
Ce serait un éloge très agréable pour moi. 
J'en conclurais que j'ai été assez heureux pour 
y faire passer cet esprit de milord Stanhope, 
qui rend la raison iméressante, et touche le 
cœur en montrant des vérités à l'esprit. Je 
crois que vous n'avez pas voulu me flatter ; 
car il me semble, depuis que je connais mes 
droits et mes devoirs, que j^éprouve moi-même 
ce que vous avez éprouve. Il me semble que 
la pompe des noms et des titres n'impose plus 
& mon imagination. Dans les hommes les plus 
humiliés par la fortune , je crois voir des prin- 
ces détrônés qu on retient dans les fers ; dans 
les ^nds, je ne vois plus que des espèces de 
geôliers. 

Nous fîmes hier notre troisième promenade, 
et je vous ai désiré cent fois dans les allées 
sauvages de V Etoile des Muses que vous aimez 
tant, et où milord, lassé de la magnificence et 
de la symétrie des jardins, a bien voulu conti- 
nuer à m'instruire. 

« Milord, lui dis-je, le connais, grâces & vous, 
les droits de chaaue nation; je sais que la li- 
berté est un bienfait de la nature, et le pou- 
voir arbitraire le comble des malheurs : je sais 
qu'il est absurde que les lois détournées de leur 
véritable destination soient soumises à la volonté 
d*un monarque. La grande difficulté n'est pas 
ie connaître la vérité, mais de mettre en pra* 



— 69 — 

tique oe qu'elle ordonne. J'ai voulu prévenir 
ce que vous devez m'apprendre, et je me suis 
trouvé perdu dans un labyrintlie. 

» Avant que de vous aemander votre se- 
cours pour en sortir, permettez-moi de pro- 
âter encore du moment que vous voulez bien 
m'accorderpour vous entretenir d'un objet qui 
a un rapport très prochain avec notre dernière 
conversation. Il s'agit des lois : Cicéron en a 
lait un traité ; et hier au soir, jetant les yeux 
sur son ouvrage, je tombai par hasard sur un 
morceau très intéressant. Ce philosophe atta- 
<iue les Epicuriens qui croient qu'il n'y a de 
juste etdonjuste que ce que les lois politiques 
ordonnent ou- défendent. « Quoi 1 s*écrie-t-il 
avec indignation, il serait possible que les 
lois que des tyrans auraient faites fussent 
justes I Quoi ! Si les trente tyrans en avaient 
voulu prescrire aux Athéniens, ou si lés Athé- 
niens s'étaient déclarés en faveur de ces lois, 
serait-ce un motif pour s'y soumettre ? Non, 
sans doute, ajout e-t-il : il ne peut y avoir 
qu'un droit qui oblige les hommes, et il n'y 
a qu'une loi qui établisse un droit ; et cette 
loi. c'est la droite raison qui enseigne ce 
quil faut commander et ce qu'irfaut détCA- 
dre. Plusieurs nations, dit-il encore plus bas, 
ont autorisé chez elles des choses perni- 
cieuses, tunestes et aussi éloignées de la 
raison que le seraient des conventions faites 
entre des brigands ; en vertu de quel titre m'y 
soumettrais-je? Une loi injuste, sous quelque 
nom qu'on la donne^ ne doit pas passer da- 
vantage pour une, loi, quand même un peuple 
aurait pu s'y soumettre, que les drogues 
mortelles d'un empirique ignorant pour des 
» remèdes salutaires. » Mon premier mouve- 
ment, milord, est de pensercomme Cicéron, et je 
dirais volontiers de lui ce qu'il disait de Pla- 
ton : • J'aime mieux m'égarer à sa suite, que 



— 7«0 — 

» de tron^rvr ht Térité avee d'autres phikMO* 
» 'pbes; » Cendant, Je ne puis m'eflrajer tde 
Tespèce de téaiërité qui me fisât regrarder ma 
ndson particulière comme mon premier juge, 
mon wemier magistrat, mon premier BOfixT»* 
min. Je me rassure en yojaat avee évidence 
que Dieu »e m!*a pas doue de la raison, pour 
me laisser conduire par celle d'un autre, kais 
je Tais TOUS faire pitié : tous mes acrupules ou 
toutes mes incertitudes recommencent dôs 
que je sens c(ue je ne puis refuser k personne 
le droit que je ne m'attribue. Autant d'hom- 
mes, autant âV)pinions différentes; cependant 
n*esi-il pas nécessaire, pour le bien de la so- 
ciété, qu'il y ait une raison universelle et OGan- 
mune, c'est-^à-dire la lai qui concilie toutes les 
opinions? Enfin, milord, car il faut toiit dore, 
la pensée de Gicéron, si conforme à Totre sen- 
timent sur l'empire que la raison doit exercer 
sur des êtres raisonnables, me paraît eontne- 
dire la doctrine que tous m*aTez enseignée au 
sujet des lois; tout dort leur obéir, m'aTez- 
Tous dit ; il faut que le citov^n ne puisse ré- 
sister au magistrat, et que le magistrat aoit 
esclaTe des lois; de là nah tout le tyien àe la 
société, et je le crois comme tous, mais toîgî 
ce qui m'embarrasse : si chaque citoyen doit 
ne pas obéir à une loi ii^uste, chaque citoyen 
a donc droit d'examiner les loisT Voilà tous 
les esprits faux autorisés à désobéir, et leB 
mauTais citoyens ont un prétexte pour se ré- 
Tolter : je ne suis pas tranquille, et que tou- 
lez-TOUS que je devienne au milieu de cette 
anarchie que je préTois? — Essayons, me ré- 
pondit milord, de sépai«r les lois en diffé- 
rentes classes, et Traisemblablement nous pap- 
Tiendrons, par cette méthode^ à concilier la 
dignité de fa raison et l'autorité des lois qui 
nous paraissent opposées, et à juger des dim- 
ijfers ou des avantiNges attachés a l^xaimen >que 



— 71 — 

Tou» craignez. A regard des lois notiMlles, 
vous Toyez d'abord que, n'étant que les pré- 
cités de notre raison méme^ on ne saurait 
trop les étudier; dles sont si simples^ si clai« 
les, si lumineuses, qu'il suffit de les présenter 
aux hommes pour qu'ils y acquiescent, ètn^ns 
qu'ils ne soient troublés par qudque passion, 
ou que les organes de leur cerveau ne seleni 
déimigés. L'esprit le plus faux, et le payâuir 
le plus grossier savent, aussi bien que le phir 
losophe le plus profond, qu'ils ne omyent pas 
faire k autrui ce qu'ils ne voudraient pas qvà 
leur fût fisdt. Cet nomme est avili par la; m^ 
gère et la bassesse de ses emplois : soyez sûr^ 
cependant, que vous parviendrez à lui donner 
quelqtte idée de la dif^té de son être, tan^ 
ois qu'Auguste, au milieu des sacriûces que 
lui offirent des flamlnes, et des flatteries hon^ 
teoses du Sénat> est encore capable de sent^ 
q^'U n'est qu'un homjne. Plus, on approfon^ 
cm ces lois primitives de la nature, plu» Ves^ 
prit s'en répandra dans nos lois politiques; et 
n'esirce pas en nous écartant de cette rôgle. 
que nous avons tout gâté? Tout peuple <^ 
n'^ pas barbare a une religrion , et Dieu ne 
manque jamais d'avoir révèle aux prêtres se» 
volontés; c'est ce qu'(m apj^Ue ordu^airement 
les lois divines. Il seraix msenaé de n'y pas 
obéir, s'il est prouvé que les Métrés qui f^t 
parler le ciel, ou qui parlent par son ordre, ne 
sont pa£^ des dupes ou des fnpons : mais il est 
de la^ plus grande importance de s'en ins- 
truire, car il n'est que trop i»rouvé que dans 
la vraie religion comme (uus les fimsses, 
les prêtres sont toujours hommes. S'ils nous 
révèlent des mystères qui soient au-des-* 
sus de notre raison sans la contredire ; 
a'Us nous ordonnent un culte qui n'ait rien 
d'indigne de la majesté de Dieu ni rien de' 
contraire aux mœurs; pourquoi hésiterions* 



— 72 — 

nous d'obéir? S'ils veulent ennoblir de misé- 
rables pratiques, difficiles et souvent perni- 
cieuses à la société ; s'ils veulent en feire des 
vertus, s'ils débitent par intérêt une morale 
et des maximes contraires aux lumières de la 
raison: il est plus sa^e, je crois, de penser 
qu'ils ont tort, que d'attribuer à Dieu leurs 




une société à n'être pas religieuse a la ma- 
nière des prêtres, c'est de ne pas devenir su- 
perstitieuse. A la naissance de la grande ré- 
forme, les évêques ordonnèrent, au nom de 
Dieu, de brûler les luthériens et les calvinis- 
tes; on les crut, et il en naquit des malheurs 
sans nombre. La paix et la concorde aurjiient 
régné si chacun, au contraire, se fût dit : 
Dieu peut tout et tolère cependant toutes les 
religions ; il est donc insensé que moi, qui ne 
puis rien, je prétende lui prêter main-forte, 
et tourmenter un pauvre presbytérien pour le 
soumettre & la dignité de l'évêque de Lon- 
dres. Dès que la religion s'égare en détour- 
nant les hommes de leurs devoirs de citoyens, 
je ne devine point quel mal je puis faire en 
ne m'égarant point avec elle. Dans la pre- 
mière classe des lois humaines, je range les 
lois fondamentales ou constitutives du gouver- 
nement de chaque Etat. En vérité, poursuivit 
milord, dont je dévorais les discours, vous 
êtes trop modeste si vous vous croyez témé- 
raire en jugeant de ^eur justice ou de leur 
injustice: et vous ne faites jfas grand cas de 
votre prochain, si vous lui refusez ce privi- 
lège. Ne craignez ni de longues ni de vives 
disputes : le sens le plus commun, suffit pour 
Tolr si les lois sont libres ou esclaves de l'au- 
torité; si un gouvernement tend au bien gé- 
néral ou si le corps de la société est sacrlûe & 



— 73 — 

qUeltni^un de ses membres. Si on a établi mi 
çouiremement vicieux, ou qu'il ait dégénéré 
oe son institution, il me semble que, après no- 
tre dernier entretien, vous ne devez plus ba- 
lancer à penser comme Cicéron. Loin de dé- 
sirer que la loi concilie alors toutes les opi- 
nions, ce qui confirmerait les malheurs de la 
société, il faut regrarder les contradictions 
faites à la loi comme les commencements 
d'une réforme heureuse. Il est de votre devoir 
de les favoriser. Ne craignez pas de prêter 
des armes aux esprits gauches et aux mauvais 
citoyens : la crainte du gouvernement qui les 
opprime les contieudra ; ou, s'ils osent parler, 
leurs mauvais raisonnements et leurs mau- 
vaises intentions serviront à décrier des lois 
injustes. De tout gouvernement, quel qu'il 
soit, reprit milord. découlent comme de leur 
source toutes les lois pai-ticuliéres que les ju- 
risconsultes divisent en économiques, crimi- 
nelles, civiles, etc. Dans ces régions heureuses 
où les lois, ouvrages d'un peuple libre^ sont 
méditées, faites, et publiées avec ces forma- 
lités et cette lenteur sage et réfléchie qui leur 
donnent de la majesté et de la force, je vou- 
drais, avec Platon, que le citoyen ne prétendît 
pas être plus sage que la loi, en refusant d'o- 
Déir à ce qu'il croit injuste. Sa raison serait 
trop présomptueuse : il doit proposer des dou- 
tes et demander des éclaircissements ; mais qu'il 
obéisse par provision. Son obéissance ne sera 
pas crimmelle : douter n'est pas un motif suffi- * 
sant pour s'opposer à la loi; d'ailleurs la sagesse 
du gouvernement sous lequel il vit ne justifie- 
t-elle pas son obéissance? Mais dans une pure 
démocratie, où tout citoyen peut proposer ses 
rêveries pour en faire des lois, où, n'ayant 
pris aucune précaution raisonnable pçur dé- 
concerter les complots des malintentionnés^ 
pour prévoir l'engouement et amortir les pas- 



— 74 — 



sicms trajows impétueuses de la multituae, il 
est évident que tout se décide par vertiçe i 
doiHe alo^ humilier mon «^s commun, jus- 
qu-au point de le soumettre a^uglément auK 
déopetB d'une assemblée qui n'est qa*une 
cohue^ Ne m'est-il pas permis, comme à 
Lycurgne, de oopjurer contre des lois qui font 
lé mafmeur de ma patrie? S'il plaît aux Athé- 
niens de décerner peine de mort contre 'qui- 
conque proposera d'employer aux frais de la 
guerre, les tonds destines pour repuésenter des 
oomédMSj Phooion «respectera-t'^l oette loi noht- 
oule? Démocrthène dott-ily ol)éir;et moi, sans 
âtre aucun de ces deux grands hommes^^utr 
il que j'aille gaiement au spectacle, tandis qve 
F9uiSppe s^vance à nos portes? Un prlnoe 
met froidement -à la tête de ses ordonnums : 
que tel ^st «on <lién plaiêir : quelle raison, quel 
motif, quel Mtre pour exi^rmcm ohéissanoel 
Là législation, ce que les nommes ont de plus 
saint et de plus sacré, est-eUe une partie d« 
(liasse? B^:arderai-Je comme des lois au0as«- 
tes des chiffons d'ordres fabriqués dans l'obs- 
curité, par des vnes intéressées, publiés «ans 
itgle ou avec des formes pumiles qw ne fieu*- 
'vent merassuPOT? Un despote dodlt m^étresus- 
peet, par oda 43eul que 8on«mploi est au-^tessBS 
des tforoes humaines, et que te fragile vertu 
des homœesn'est pomt feite pour mister shbl 
tentations et aux fraudes sans nombre -qui 
assi^ient la «ogmaté : et je fonNxrai «la logi*- 
que cPen oonelure qu il est prudent de ooiie^ 
aursa parole, que ses lois impartiaies teandent 
au bien général, .et xpie le public ne peut pas 
dire saccmé aiDix passions de ses nâmstreset 
de ses law»itîs? Son divan fait lèous les Jours 
des sottises dont la canaille ila plus «tufiiâe rl^ 
mit si eUe n'en était pas la Tietime; et Je s&<» 
rw assez insensé pour me croire obligé 4-obétr 
À ces «sdounanoes ? Non, nen; Cloi&»n9mBt 



— 75 — 

raison: noua sonunes oonvennsy oomme d!ime 
yâlté incontastable, que le citoyen doit obéir 
au magistrat, et le magistrat aux Ids; etYous 
devez être sûr que. dans une répubii^œ où cet 
ordre sera observe^ Tinjustice dés lois n'y f«ra 
jamais naître des querelles pernicieuses. Mais 
puisque ces heureuses républiques sont rares 
dans le mcnde; puisque les hommes toujours 

ë)rtés à la l^yrannie où à la servitude par 
urs passions sont assez méchants ou assez 
sots pour faire des lois ii^ustes et absurdes, 
qxbel autre remède peut-on appliquer ^ ce mal 
que la désobéissance? n en naîtra quelauss 
doubles; mais pourquoi en être efi&ayéf Ce 
trouble est lui-même une preuve qu'on aime 
Tordre et qu'on veut le rétablir. L^béissance 
aveugle est au contraire une preuve que le 
citoyen hébété est indifférent pour le bien ei 




sans penser se précipite au*4evant de la ser» 
vitude^ parce qu'il &vorise le pouvoir des 
passions. Je vous prie, me dix milord, de 
vous rappeler un endroit du TraHU du 
tois, oÀ Quintua fait une déclamation élo* 
quente contre la puissance des tribuns dupeur 
pie. Que lui répond Cicéron ? « Mon frero, 
voila une peinture vive et âdéle de tous les 
inconvénients du tribunat ; mais prenei 
garde qu'en les relevant, vous n'ayez pas 
réquité de nous présenter en même temps 
les avantafles sans nombre et sans prix que 
cette magistrature nous a procurés, n fm^ 
drait compsurer le Uen et le mal ; il faudrait les 
peser avec équité. Commencez par là» et vous 
verres ensuite que votre république n'an* 
rait jamais Joui des biens inestimableB que 
nous devons à l'activité, an coucaMy à la 
isrmeté et k la vigilanee inquâèto et jouma* 



— 70 — 

» liére des tribuns, si nous avions voulu en sé- 
» parer les maux passagers, que leur ambi- 
» Dition, leurs cabales et leurs intrigues, ont 
• quelquefois produits. » 

Tout le monde raisonne en politique comme 
Quintus ; et je vous dirai, comme Cicéron : 
« Ces petits troubles qui vous alarment sont. 
» il est vrai, un inconvénient; nfais ils sont 
» accompagnés d'un avantage qui fait la su- 
» reté et le salut de l'Etat?» Voilà les tribuns 
de Quintus qui ont eu quelquefois tort, et mis 
quelquefois des obstacles à des entreprises 
salutaires ; mais en s'opposant constamment 
à la tyrannie des patriciens et à l'ambition du 
sénat, ils ont conservé la dignité du peuple 
qui a fait la dignité de la république. Ils ont 
affermi les lois et empêché qu'elles ne devins- 
sent oppressives ; ils ont animé le courage et 
l'émulation et procuré aux citoyens tous les 
biens dont ils ont joui. Que de choses on ap- 
prouverait, qu'on prend la liberté de blâmer, 
si on se donnait la peine de les examiner par 
toutes leurs faces, de voir, non pas seulement 
leurs rapports et leurs effets les plus prochains, 
mais les plus éloignés ! Nous voudrions des 
biens sans mélange, et cependant c'est une 
grande folie d'en espérer de tels ; puisque la 
société n'est composée que d'hommes, c'est- 
à-dire de matériaux très imparfaits. Conten- 
tons-nous de l'espèce de perfection à laquelle 
la nature nous a permis d'atteindre, et des 
moyens qu'elle nous a donnés pour y parvenir, 
le moindre mal, voilà notre plus grand bien. 
Dans le physique comme dans le moral, la na- 
ture a attache je ne sais quelle amertume aux 
remèdes, faut-il pour cela refuser d'y recourir, 
ou faire, en les prenant, les grimaces d'un en- 
fant ? Je conçois bien que l'esprit d'inquiétude 
et d examen répandu dans les citoyens sera 
quelquefois aussi dangereux qu'un tribun; 



— 77 — 

mais c'est un frein (jui retient un gouyeme- 
ment toujours prêt à franchir les bornes qu* 
lui sont prescrites. Au reste, lyouta milord, 
cette question des lois iigustes et absurdes, 
est absolument la même que celle de la ré- 
forme du g'ouvernement, que nous traitâmes 
hier ; car il serait impossible que des citoyens 
dussent k la fois corrif^er les vices de leur 
gouvernement et obéir servilement et sans 
examen» aux lois qu'il impose. Pour achever 
de vous rassurer, je vous répéterai que je dis- 

gense du soin d'examiner les lois^ tous ces 
ommes qui n'ont qu'une espèce d'mstinct et 




eux la même indulgence ; mais il exigeaif des 
gens d'esprit qu'ils fissent entendre leurs 
Toix ; et leur concours forme l'opinion publi- 
que, qui n'est jamais sans torce. » 

Si vous connaissez quelqu'un, monsieur, 
qui veuille prendre la défense des lois injus- 
tes et absurdes, vous pouvez lui demander des 
mémoii'es, et me les envoyer ; car, pour moi, 
je n'ose insister davantage, n'ayant a opposer 
a Milord que de ces misérables lieux com- 
muns, qu'il pulvérisait sans peine : d'aiUeurs, 
je vous l'avouerai, je n'ai pas le talent heu 
reux de discuter contre ce que je crois la vé- 
rité. 

« Puisque nous raisonnons sur les lois, me 
dit milord, nous devrions, avant que d'entrer 
dans des détails de réforme, dont vous êtes 
avide, consacrer le reste de notre promenade 
à rechercher quels moyens la nature nous a 
doniiés pour navoir que des lois justes. — 
Milord, lui repartis-je, sans doute que la na- 
ture est trop sage pour nous avoir donné une 
raison incapable de nous instruirede tous nos 
devoirs^ et de pourvoir à tous nos besoins : 



— 78 -* 

qm ne reotroos^^iou» en noua-mëtaies^ que 
K^imposons-iioi» sâence à nos paasifms; que 
me consultcHis^noas avec soin no^re raiscm, 
pour 8|^>ren(ire lesordies que nous doime la 
nature 7 OertaiDOxient nos iois seront bonnea, 
quand elle» ne seront, pour ainsi dire, que des 
rejetons des ïùifi naturelles. EHes tendront 
alors à proserire quelque Tiee, et à rendre plus ; 
fioniliére la pratique de quelque yertn. vous I 
vienien. ators les citoqrens porter sans clia^nnn\ 
le pfo^ des loia, ou plutôt tes aimer ooemne les 
formelpes de leur sûreté et de leur Imn^teor. 
•^ Vous avez raison, me répliqua milord. Te- 
tce méthode est certaine } mais, à. en J wer par 
yexiïâriencey n'est-elle pas impralicalie? Ce 
çne Je roadrais savoir, c'est s'il n'y a. point 
linéique art par le secours duquel les bomraee, 
teajours prêts à être aveuglés et séduits par 
knr&passioiis, poissent se mettre en état 
d'en éviter la seonction et de trouver la vér^ 
cpiî leur est si salutaire, et qui semble ton- 
jeurs les ftiir. » 

J'allais répondre à cette question, monsieur, 
gu'ik itot faire fleurir dans un État l'étude de 
w jQiispruâenee ; fonder des chaires de pro- 
léiseurs cni droit naturel ; établir un c<MKWii de 
legpitffttian eomposé d'hoonétes geDOyetOMit 
antres choses de cette force, lorsque je m'a- 
perçus heureusement que nûlor^ Stanhope 
n'avait que la curiosité de voir si j'avais pro- 
ftté de son entretien; et j'eus le bon esprit de 
aratur que je tnm^verais ma réponse chas les 
peincipes dont il m'avait instruit. 

« Muord. lui dis-je en plaisantant, il y a de 
m maHce dans votre fait ; Je ne sais pas trcn 
es que je vous aurais repondu il y a tio& 
joursy mais aiuourd'hui je vous dis harAiwai^nt 
Qu'un Ktat se peut avoir de bonnes loia.qu'aii- 
tot _ quil est Itii-mâaie s<m pcopse l^lÉUl^ 



— 79 — 



MUo(rd in*embrassa. monsieur; et moi, p] 
de joie d'avoir mérité une pareille faveur 




plein 
ur^et 
découvert 
sai 
ce 

ridicule d'attendre dans une monâréhie oa 
dans un gouvernement aristocratique des lois 
justes et raisonnables. Comment un laonarque 
ou des patriciens dédaigneux jouirftienlrjlB de 
la puissance lé^slative, sans que leurs pas- 
sions, plus aveugles et x^us emportées que 
celles des autres nommes ne tournassent tout 
à leur avantage particulier? Poavanft tout, 
0e voudront-Us que le bien? Leurs flatteure 
mêmes ne les empécheraietnt-^ pas d*ezfiOii<- 
ter leurs projets? Ce serait un prodige doift 
h peine Tnistoire de tous les mc]es foxBBi^ 
trois ou quatre exemples : denuis Je tesom 

gu'on les avertit inutilement de préférer ie 
ien public à leurs chevaux, à feues jos3t 
tresses, à leurs chiens, à leurs eom^^fiafil»^ 
comment n'a-t-on pas encoie eaofiàB qaW 
2)arlait k des sourds? 

Dès qu'un peuple, au contraire, se sera t6^ 
serve la puissance législative , soyez sûr qu'iJL 
aura Mentôt les lois les plus sages et les pUi$ 
salutaires. Un républicam assez fier 4e sa ^ 
gnité pour ne vouloir obéir ou'aux lois a na- 
Birellement f ftme droite, j4isce, éiev4e et oou- 
rageuse. Qui s'accommode de la domination 
des hommes doit être prêt à respecter dm 
caprices, des iigustices et des foUes; json Jo- 

fement y perd. A force de respecter les Voi» 
e leur sultan, les Turcs se sont aoooutniaiëB 
à re£^rder ses ordres particuliers oooeiBie 4e8 
lois. Il n'j a plus d^auû-es vertus pour los sur- 
jets d'un despote que la patience et qneiquss 
utiles qualités d'esclaves, compatibles a^ee la 
paresse et la crainte. Si un peuple Jaloux de 
sa liberté se trompe quelquefois, ses erreurs 



— 80 — 



ne sont que passagères; elles l'instruisent 
même. Mais, pour les hommes asservis sous 
le jougr, leur première faute en prépare in* 
faiîliblement une seconde. 

« — Prenez garde à vous, me dit milord en 
m'interrompant, vous vous échauffez, vous 
allez peut-être trop loin, sans faire attention 




trouviez rédmt a ne pouvoir pas blâmer une 
démocratie pareille à celle des Athéniens, qui, 
ne laissant aux magistrats qu'un vain nom 
et un pouvoir inutile, devait dégénérer en ty- 
rannie. Si ramour de la liberté élève l'âme, il 
«xalte aussi souvent les passions d'une manière 
dangereuse. La place publique dans une démo- 
cratie voit porter dés décrets aussi injustes et 
aussi absurdes que ceux du divan. La source de 
tout bien, c'est l'amour de la liberté; mais il 
doit être accompagné de l'amour des lois; sans 
1 union de ces deux sentiments, les lois, tou- 
jours incertaines et flottantes, seront tour à 
tour dictées et détruites par les passions de la 
inultitude, et l'anarchie produira enfin la tv- 
rannie. L'amour de la liberté suffit pour don- 
ner naissance à une république ; mais l'amour 
seul pour les lois peut la conserver et la faire 
fleurir ; et c'est de l'union de ces deux senti- 
ments, que la politique doit faire nar consé- 
quent son principal objet. On travaillera inu- 
âlement à établi? cette' union ??eS? iu à 
la conserver, si on ne cherche sans cesse à 
rendre le gouvernement impartial et favorable 
à tous les ordres de citoyens; en vous proDo- 
sant cette fin, ne craignez point de faire des 
OIS imustes; en la néçrligeant, n'espérez pas 
le boxeur public. Le législateur prêt à porter 

d^a l'ï^S^H^^r^^^T "^ ^i^^^s ^^ s'est glissé 
aans i Etat doit se demander avec soin si cette 



-81- 

loi n'est point propre à diminuer, soit direeto- 

xnent, soit indirectement^ Tamour de la liberté 
ou le respect pour les lois. Si elle produit un 
de ces deux effets, soyez sûr que, mal^é le 
tMen apparent et passager quNelle produira, 
elle a porté une plaie mortelle à la république. 
Cela seul ne sufnt pas ; il faut, pour ainsi dire, 
que vous teniez ces deux sentiments en équi- 
libre dans le cœur de vos citoyens. Je vous rai 
déià dit : les passions, telles que l'ambition, la 
colère, Vorgueil, l'avarice abuseront d'une ma- 
nière étrange de l'amour de la liberté, s'il n'est 
point dirigé par l'amour des lois ; ex d'autres 
passions, Ta paresse, la volupté, la crainte, 
rendront inutile et même dan^reux le res- 
pect pour les lois, s'il n'est point animé par 
l'amour de la liberté. Suivez rhistoire des ré- 

Subliques de Tantiquité, et vous verrez les 
issengions s*y former, dès que cet équilibre 
que je demande se perd. Se rétablit-il? Le 
calme succédera au trouble. N'est-il plus pos- 
sible de tenir la balance égale? LEtat est 
Serdu sans ressource. Dans ces moments de 
écadence, on a vu des républiques qui gémis- 
saient sous le poids de leurs malheurs, faire 
sans succès des lois et des règlements en ap- 
parence sages et salutaires. Quelle en est la 
cause ? C'est qu'on n'a pas commencé la ré- 
forme par où il aurait fallu la commencer. On 
applique un remède à tel ou tel vice en parti- 
culier, mais il aurait fallu remonter à la cause 
qui l'a produit. Les lois particulières ne pro- 
duiront aucun effet quand les lois constitu- 
tives du gouvernement seront mauvaises ou 
auront pjerdu leur force. Les hommes n'ont 
presque jamais connu l'ordre et la méthode 
de la législation, faute de distinguer les lois 
selon leur importance, leur pouvoir, leur effi- 
cacité et leur influence. Les Etats ont presque 
toiu'ours travaillé inutilement à se rendre heu- 



:,toatte l'oat été que pendant quelques 
SunnantB ; les peaples libpes n'ont que trop 
oïdinadrement le malheur de se déçuiser m 
TioeSide leur constitution, et même ae les al- 
laer ; et de là vient que tant de républiques 
ne ionîsaent <}u*à moitié des avantages que 
^pcocure la Uberté. Elles sont tourmentiées par 
une foule d*inconvénientsdont elles ne peavemfc 
se débarrasser, parce qu'elles en aiment le prin- 
cipe. Nous autres Angwis, nous nous plaignons 
de mille désordres qui tiennent à de cer&dnes 
prérogatives de la couronne : que nous ii»- 
porte d'établir par des bills la libre élection 
des communes et le pouvoir des deux cham* 
bres du parlement, tandis que nous respee- 
tons4aiis le roi le droit qu'il a de nous cor* 
romiffe? D^autces républiques ont un gouver- 
Bement dont toutes les parties sagement li^ 
se prêtent une fiiree mutueUe ; mais vous les 
verrez elles-mêmes j porter la main pour en 
déranger l'harmonie. Tantôt, par une espéioe 
de vertige, les citoyens augmenteront la puis- 
sanœ d'une Kiagistrature et ne s'apercevront 
de leur ifimte que ouand les haines et les ja- 
lousies qnlls ont fait naître ne permettront 
{dus de la iiépaser; tantôt iis voudront asso-» 
der des diosee insocialdes. Us voudront jouir 
dansua fitetllbne des vices Agréables qui 
ont soujBis Jenrs voisias aux ordres arbitrai- 
res dfun despote. Quei peuple est assee eage 
panr «af^eroevoir la relation mtiine et nécessam 
qui eiiste entre la liberté et les bonnes 
moBian? Bncourages l'avarice et le luxe, soue 
pi)éli»te de favoriser le commerce, et je vous 
piédis que toutes les iois que voob ferez pour 
•fiBcmir YOtre liberté ne vous empêcheront 
pakA d^étoe esclaves. Quefle république Bour- 
rait échapper au sort de Sparte et de Kome 
oommpaM, quand elle en prendra les vi- 
ose?» 



Je ne voue répétoni poiot kl. mmtàmUf 
tDUtr ee qat nmord Staobope nra dit sur le 
nraport de la morale et de la txditiçiie;. U eut 
esSaré dans miUe détailfi, il est Tm, tcèa eor 
xicna^ mais je pais dire, sans Touloâr tous 
âstter, que je voua ai imtendu faire plasiaare 
£ois les mâDes réflexions. Il m'a liEiit Toir 
par quels liei^ ca(âiéa tous les iricea se 
ticmiâat les uns aux antres ; as sont moins 
dangereux par les mauxqu*i]a<prodnieent q;ue 

Sr le' tien qu'ils empêchent en jetant rûie 
DB une sorte d'engourdiasemeni qui ne lui 
laisse aiieuiie force. Les bonnes msefurs ^ciK 
lent^ pour ainsi dire, comme des sentintiles 
di^irant les lois, et empêchent qu'osL n'ose 
rnâne songer a les yioler; les mauvaises 
mœurs,, au contraire, les font tomber dans 
l'oubli et dans le mépris, yous tous le rapjp^ 
les sans doute» monsieur, combien de mis, 
dans nos rêveries politiques, n'avoaas^nous 
pas cherché des remèdes aux vieea de notre 
admiaistratîon? Combien de proiets de 16- 
fcrnne n'avons-nous pas imaginés! Mais nous 
ânissions toujours nos tristes eootretiens par 
noua plaindre de ne point trouver d'hcNKams 
fpBaaa pour les exécuter. 

«Saves-vous, me dit milord en finissaot 
notre promenade, quelle est la. principeiB 
source de tous les malheurs qui affligent 
rhumanité? Cest la propriété des bienSb Je 




somie ne peut nier que l'homme alors xveât 
droiit de regarder comme son propre bien la 
cabane fu'il a^ait élevée et les urnits qja'il 
avait euAtivéSi Rien ni'empéchait^ saxia douts, 
que des £uniUes„ en se réunissant en soeiétû 
l^our aeiffêter des forées réciproques, ne eon- 
aervMBeBfk leucs prc^pôétés ou ne< paciageaft- 



— Si- 
tuent entre elles les champs qui devaient leur 
fournir des aliments. Vu même les désordres 
que causaient dans l'état de nature la barba- 
ne des mœurs et le droit que chacun préten- 
dait exercer sur tout , et laute d'expérience 
pour prévoir les inconvénieus sans nombre 
qui résulteraient de ce partage , il dut 

Saraitre avantageux d'étaDljr la propriété 
es biens entre les nouveaux citoyens. Mais 
nous, qui voyons les maux inûms qui sont 
sortis de cette boîte funeste de Pandore, 
si le moindre rayon d'espérance frappait notre 
raison, ne devnons-nous pas aspirer à cette 
heureuse communauté de biens, tant louée, 
tant regrettée par les poètes, que Lycurgrue 
avait établie à Lacédémone, que Platon vou- 
lait faire revivre dans sa république, et qui, 
grâce à la dépravation des mœurs ne peut 
plus être qu'une chimère dans le monde? 
Avec quelque égalité qu'on partagée d'abord les 
biens d'une république, soyez sur, poursuivit 
milord, que l'égalité ne régnera plus entre les 
citoyens à la troisième génération. Vous n'a- 
yez qu'un fils, formé sous vos yeux à l'éco- 
nomie et au travail, et il recueillera votre suc- 
cession cultivée avec soin : tandis que moi, 
à qui la nature a refusé vos forces et vos ta- 
lents, moins actif, moins industrieux ou 
moins heureux^ je partagerai la mienne entre 
trois ou quatre enfants paresseux ou peut* 
être dissipateims. Voilà des hommes nécessai- 
rement inégaux ; car l'inégalité des fortunes 
produit infailliblement des besoins différents 
et une sorte de subordination désavouée, il 
est vrai, i>ar les lois de la nature et par la 
raison, mais reconnue par les passions nom- 
breuses que les richesses et la pauvreté ont 
déjà fait nidtre. Il n'est pas possible que les 
riches, dès qu'ils seront estimés et considérés 
par leur foixune, ne se liguent et ne préten- 



— 85 — 

dent former un ordre séparé de la multitude. 
De la meilleure foi du monde, ils croiront méri- 
ter la place qui n'est due qu'à la vertu et aux 

^ talents. Us s'arrogeront le droit d*étre durs, flers 
dédaigiieux et insolents avec les pauvres, dont 
ils excitent à la fois l'envie et l'admiration. Que 
de vices tourmentent déjà la société ! Us se mul- 
tiplieront avec les arts inutiles. N'espérez plus 

' que le bien public soit le premier intérêt 
du citoyen ; sa propriété, et les distinctions 
que son orgueil s'est acquises sont pour lui 
des biens plus précieux que la patne. n se 
forme des intrigues, des cabales et des fac- 
tions : pendant que le luxe développe dans les 
grands l'esprit de tyrannie, il dégrade la mul- 
titude, de jour en jour plus hébétée, et la fa- 
çonne à l'esclavage. On murmure d'abord con- ' 
tre les abus, mais on les supporte tant qu'il»- 
ne sont pas extrêmes, et cette condescenaance 
même les accrédite. Parviennent-ils enfin à ce 

Soint d'effronterie qui révolte? Il n'est point 
'effronterie qui révolte ? Il n'est presque plus 
temps d'y remédier. Fera-t-on des lois agraires 
etsomptuaires ? Elles ne conviennent plus aux 
mœurs publiques et privées. On excitera inu- 
tilement dans la république des commotions 
qui prouveront qu'il n'y a plus de gouverne- 
ment ; et pour imposer silence à quelques lois 
inutiles Qu'on ose encore réclamer, les ci- 
toyens enarouchés se porteront, autant par 
avarice que par ambition , aux violences les 

{)luâ atroces : les passions forment les projets 
es plus vastes, le succès les couronne . et la 
tyrannie appesantit sa main sur des citoyens 
qu'elle cramt ; voilà l'histoire romaine. S'a- 
bandônne-t-on sans courage et avec noncha-r 
lance au cours des événements et des vices ? 
Une sorte de tyrannie froide, timide et con- 
certée s'établira dans l'Etat. Le bien public 
sera d'abord oublié et ensuite méprise par- 



— ae — 

toat. Des reseiits honteux, publiés aoua le 
nom de lois, sèmeront la cuvision entre les 
iâtayens, et mettront en honneur Tavilisse- 
Bvent, la fhiude et la datation. La tyraxmie ne 
daignera pas répandre des torrents de sane. 
panse qu'elle méprise ses esclayes. Jfim côt^ 
eoine Terra que des oppresseurs olsîfls. stcrpi- 
des et enrvrea de rimmensité de leur fortune» 
qui pitmiettront des récompenses à qui pourra 
leur rendre le sentiment du plaise, etonfOS 
aous les roluptés. De l'autre, on verra des op^ 
primés à qm leur misère a ôté la facuïté de 

Senser; et ces brutes,, qui ne se cïtoienf rfua 
es honunes, et qui ne le sont phis en effet, 
seront occupées o^une vile pâture qu'on lenr 
refuse; voilà l'histoire de ces poulies anciens, 
Assyri«is, Babyloniens, Médes, perses, etc., 
décriés par leur luxe efleur mollesse, ei de la 
'^lupfD-t de nos Etats modernes. Asseyons- 
nous mi moment sur cette bruyère, me cBt 
Bcdlord, je ne puis y résister- mais gardez-moi 
le secret; je veux vous faire coiif)!aience d'une 
de mes fisses. Jamais je ne lis dans quelque 
voyageur l'a description de gu^ue le oésene, 
dont le ci^ est serein et les eaux saltibres, 
qu'il ne me prenne envie d^y aller établir une 
rt^ubiique où tous égaux, tons riches, tous 
pauvres, tous libres, tous frères, notre ytch 
BQdère loi serait de ne rien posséder en pro* 
pre. Nous porterions dians oies magaiÉtis pu^ 
nies les fruits de nos travaux ; ce serait m le 
trésor de l'Etat et le patrîtnoine de chaque cl* 
tovm. Tous les ans, fes pères de fbmiue éli- 
raient des économes chargés de distribuer Ses 
èhoses nécessaires aux besoins de chaque par- 
tieulier, de lui assigner la tâche dé travail 
qu'eu exigerait la communauté, et d*èntrete^ 
nir les bonnes mceurs dans PBtal Je sais 
toxA ce que la propriété inspire db gt>flt et 
a ardeur poiu* le travail; mais si, dlems notre 



oomiption, Qoiis ne oomisiflflonfl plas H|Qt 
ee vesBort capaUe de nous moaToir^ ne nous 
trcHnpoDS pas jusqu'au point de croire que 
rien n'y {misse suppléer. Les hommes n*ont-il8 
qu'une passion? L%mour ^ \a ^rloire et de la 
eoissidérattoQ, si je savais le rejDoner, ne de* 
Tiendrait-il pas aussi ^tif que f ^.yance, dont 
H n'atirait aucun «des inoony'éniaits? «Ce ne 
sentit point aux inv«[iteurs des arts que je 
déoemerals des récompenses propres Itexcmr 
l^toizlation, mais aux laboureurs dont les 
champs seraient les plus fertiles, au berger 
dont ie troupeau serait le plus sain et le plus 
fécond : au chasseur le plus adroit et le plus 
exeroé à supporter les fatigrues et les intem* 
périiB des âusons ; «u tisserand le plus labo«- 
iSeux; à la femme ki plus occupée qe ses de- 
Toirs domestiques; an père le plus attentif^ 
instruire sa lamil^ des devoirs ae Thumanité. 
et aux ^fants les plus dociles aux leeoos, et 
les plus empressés à imiter les vertus de leurs 
péores. Ne voyec-^^us pas Tespèee humaine 
fl^omohlir sous cette legislattoa. et trouver 
sasis 'peine un boi^ieur que nom cupidité, 
notre orgueil et notre moUesse reduer^bée 
nous pronaettest inutilement? Il ifa tenu 
qa^uflu ^onoeiAes de réaliser <cetto «himèresi 
matée de i*ftge âH)r. Quelle passion oserait se 
meotner dans mon He? Nous n'aurions point 
sur nos têtes œ fardeau des lois inutiles dont 
taus les peuples sont aujourd'hui aooaUés. 
Lassé du speetaâe fatigéit et insoasé que 
pnteente l'Europe, je ne puiis permettre kmm 
MBagination de s occuper de ees agréalfles rê- 
veries, ^fœ mon ftme ne s'ouvre a de douces 
espéranoes. Je «rois presque jouir des fantô- 
mes iqfne j^ <bnnés, et ce n'est qu'en gémis» 
sant <piB Je m'«i sépare. Vous m'éooutes 
airee flus d'attention , me dit milord. 
tatie oimir, trompé par une iUnrton* qui 



— 88 — 

le flatte, s'y repose avec plaisir : ne vous 
dit-il pas que (?est là le bonheur pour lequel 
les hommes étaient faits ? — Partons, milord. 
lui répondis-je, je. vous suis; où, et quand 
nous embarquons-nous? Allons sous un ciel 
nouveau, où, dépouillés des préjugés et des 
passions de rEurope, nous puissions en être 
éternellement oubliés, et ne plus voir les fo- 
lies cruelles de nos gouvernements, et les mi- 
sères de nos concitoyens. — C'est fort bien, 
me répliqua milord, avec un soupir auquel 
succéda un sourire : partons, j*y consens; 
mais vous et moi ne formerons pas une répu- 
blique. Qui voudra nous suivrez Qui voudra 
aller chercher loin de sa patrie un bonheur 
qu'il y dédaignerait s'il le trouvait sous sa 




paraître 

Si nous n'avons pas des hommes tout nou- 
veaux pour en faire & notre g;ré des citoyens, 
comment parviendrons-nous â changer leurs 
idées? Comment couperons-nous dans leurs 
cœurs la racine de ces passions sans nombre 
toujours renaissantes, et dont Téducation et 
rhaoitude ont rendu Tempire inébranlable? 
Cicéron blâme quelque part Caton de parler 
aux Romains de son temps comme s'il eût été 
dans le république de Platon : ne méritons pas 
plus longtemps le même reproche, et soyons 
plus sages que Caton. Nous rampons dans le 
rond d'un abîme ; nous y traînons des chaînes 
pesantes, qu'aucune force humaine ne peut 
rompre; ne tentons pas de nous élever d'un 
vol rapide au sommet d'une montagne qui 
perce les cieux. Rentrons, il est tard, ce 
n'est pas la peine d'entamer aujourd'hui la 
grande question, s'il est possible que nos peu» 
pies d'Europe, qui ont perdu leur liberté, puis- 
sent la recouvrer et la conserver. Demain, si 



— 89 — 

TOUS le Youlez, nous en reyiendrons aux 
droitS;, et surtout aux devoirs raisonnables 
des citojrens; nous tâcherons de découvrir 
quel parti ils peuvent tirer de leur situation, 
presque désespérée ; comment ils doivent être 
prudents^ comment ils doivent être courageux, 
quels sont en un mot leurs espérances ei 
leurs craintes. » 

Adieu, monsieur, cette conversation que 
milord me promit hier, nous l*avons eue ce 
matin. Que de choses j*ai apprises, que je 
brûle de vous redire ! Pourquoi le temps me 
manque-t-il? Attendez avec bien de nmça- 
tience la lettre que ie vous écrirai demain. 
Milord prétend, ce n'est point une plaisante- 
rie, oui^ milord prétend que nous, nous autres 
Français, oui, nous, je ne me trompe pas, 
nous pourrions encore être libres si nous le 
voulions ; cela paraît miraculeux. Suspendez 
votre jugement : je crois en vérité qu'il ne 
tiendrait qu'à nous que milord eût raison. 



A Marly, le 16 août 1758. 



LETTRE CINQUIÈME 

Quatrième entretien. -^ Idées générales des devoirs 
du bon citoyen dans les £lats libres : quelle doit 
fttre sa conduite dans les monarchies, pour éviter 
une plos grande servitude et recouvrer sa liberté. 



I J'attendais avec la plus vive impatience, 
V monsieur, la conversation que je vous ai an- 



— w — 

xioiioé»piv m» dernière letti!e.Maii^ la oen* 
fiance que les lumières de milord m'ont insi^* 
rée, je me défiais de ses promesses, et je voua 
prie de me le pardomier, ie craigrnais qu*il ne 
me menftt encore dans (quelque Hé déserte poiur 
n'j fake QtL*mie réforme imaginaire. J*avais 
beau me rappeler tout ce qu'u m'avait dit à» 
la prudence et du courage avec lesquels un 
citoyen doit remplir ses devoirs do citoyen ; 
tout cela ne portait point & mon esprit des 
idée» ni assez claires, ni- assez fixes. A peine 
eommençais-je à me tracer un plan de con- 
duite, que je me trouvais ou trop prudent ou 
trop courageux. J*étais comme le pilote d'un 
vaisseau porté par la tempête dans des mars 
inootmues, et qui, n'ayant carte ni boussole, 
n'ose diiiger sa course d*àuoun côté, dana la 
<aiiinte de s^égarer enc(»e davantage» 

Je n'étais occupé que de mon embarras, 
iQirsque Theure de cette i«t>menade, tant dési- 
rée, amva enfin : 

« Milord, lui dis-Je sans préambule, vous 
l'avez remarqué dans nos entretiens précé- 
dents ; il ne faut point tenterdecautei: apieds 
joints de Marly & Taris ; la prudence doit tou- 
jours être associée au courage : vous prescri- 
rez une conduite différente au Turc, à l'Esça- 
gnol, au Français, & TAnglais et au Suédois; 
oiacun doit avoir sa façon d'être sage, pru- 
dent et courageux. Je trouve toute simple 
celle des peuples qui se sont réservé la puis- 
aance législative, ou qui n'ont accoroe au 
prince et à d'autres magistrats que la puis- 
sance exécutrice; maisiln'enestpas de même 
des nations qui ont un monaniue législateur 
armé de toutes les forces de l'Etat, présent et 
agissant partoutjpar des officiers qui sont les 
ministres de sa volonté, et qui croient aug- 
menter leur pouvoir en ne donnant aucune 
bomeà celui de leur maître* Je oonçoi» tiè» 



Um «M. ii filais ne à dteUnlBi, je ne «- 
nos fefaznOt fttlt sue assez >bofme méthode ie 
ptâloscmtiie, et qifil ne me senit qas difflc&s 
delà Boifre. La âignité de citGfyea «et «ëtabUs 
en Suéde «HT les lois les plus cliûres:lt Wbarté 
n'a d*o(rages àessuiper qiie de la part de quel* 
qoes iMpoipS; eui «raignaat l!inipaitialite des 
lois, oa oui se liatlient, Gomnfe nos gens de 
qualité, aêtre des despotes ^a. sous ocdre^ji^ 
feawent oon£$rer an piizuse one autorité sana 
Donies. Quelques eamprises tramées sonrdB- 
ment «n ûtveur de Uttfiaimleiie servent qu'à 
donner plus de zélé aux bons crtoyens penr le 
bien fiuDlie, et les weadie plus attentifiB.. Les 
cabaleBet iles intrigues nteromt qu'im temps: 
le nomlne des cnéatores d'un prince, dont on 
a saffenaeiii; limité le pouvoir, dort diminuor 
de Jour en Jour : le parti delaiibertédoit dcme 
sans cesse acquérir de nouvelles farces : et l'es- 
pist général «Te la oationla dispose et rinviteà 
oonsâider les principes de son gou-v^memeot. 
De quoi«'agit-â alors 9 de mettre en pratique les 
Tentés dont tous m'instruisîtes hier, et de 
prendre des asesures pour que lesSuédois aient 
antant de vespeet pour les lois qu'iis ont d'a^ 
monr pour leur litierté. Je dbereliieBais à ren- 
dre ces lois ^^ns vbénea en empêdiant que les 
BQôBistres ne passent les négliger ni en abu- 
ser, n ifiiudrait tiser un aseiUetir parti du 
séojvt, wm pas en dimizoïant rautoritédes 
sénaiteurs, qui n'est pas tnip .grande, mais en 
bemant le temps de leur niagistratuse, dont 
^ perpétuité sépare trop leurs intérêts de 
eenx de la natâcii. Hea magistrats perpétuélB 
n'inspiieront jansais une e^rtaine oonflance. 
Je putHienus «ur les toits qu'U faut craindre 
rorgrneii, la négligence, l'ambition et l'ayance 
de aeize sénateurs à vie, qui peut-être, en 
inttant un jour la nation contre eux, la sub- 
Ju^rusiont ou la porteront à faire , par déses- 



-92- 

poir, la sottise du Danemark, qui âe créa un 
roi absolu pour se déllyrer de la tyrannie de 
son sénat En Angleterre, ajoutai-Je, vous avez 
un Parlement qui est le promoteur et le pro- 
tecteur des lois. Si le prince ne peut rien sans 
le concours de ce corps auguste, si les minis- 
tres répondent sur leurs têteç de ses injusti- 
ces, ilest vrai cependant que vous avez ac- 
cordé tant de prérogatives a la couronne, que 
le roi peut aisément corrompre les principaux 
membres du Parlement, et retarder Tactivité 
ou rendre inutile le zèle des autres. Cette si- 
tuation est fâcheuse ; elle devait vous faire 
per^e votre liberté. Mais votre nation, qui en 
est extrêmement jalouse, et qui, par système, 
se défie de la cour et veut que ses représen- 
tants pensent comme elle , est toujours prête 
à venir au secours de la chose publique si 
elle était trahie par ceux qui doivent la dé- 
tendre. Je me rappelle d'avoir ouï dire que 




rait mis en état de se passer des secours an- 
nuels de la nation , et par conséquent de Tas- 
servir. Il avait corrompu i)ar sa libéralité ceux 
que son éloquence n'avaient pas entraînés, 
une émeute répara la sottise ou la perfidie de 
ce pauvre Parlement : le peuple, funeux, s'at- 
troupa dans les rues de Londres. Walpole eut 
§e\xr d*être assommé, le roi d*être renvoyé 
ans son électorat de Hanovre et peut-^tre de 
quelque chose de pire ; qar qui sait ce qui se 
passe dans la tête d*un poltron? Et le bill des 
accises fut déchiré. Avec Tappui d'une pa- 
reille nation, je devine, si je ne me trompe, 
tout ce que peut faire un bon citoyen ; plutôt 




— 93 — 

peuple, dont la liberté n*est pas imperturba- 
blement affermie, soit toujours sur le qm- 
vive; il doit craindre le repos comme Tavant- 
coureur de son indifférence pour le bien 
public, et se faire une habitude de contredire 
et de disputer, pour n*être pas la dupe des 
vertus vraies ou affectées par lesquelles un 
prince pourrait le tromper et lui inspirer un 
engouement dont son successeur profiterait 
pour augmenter son autorité. On dit, milord, 
que vous ne manquerez jamais de cette op- 
position : au défaut des bons citoyens, ce 
pao^i se grossit de tous les ennemis du mi- 
nistère et des ambitieux qui y aspirent. Quoi 
qu'il en soit, si j'avais Thonneur d'être An- 
glais, une Bastille ne me fermerait pas la 
bouene; et quand ie parlerais en homme qui 
connaît ses droits, d'msipides railleurs ne me 
traiteraient pas de Romain, c'est-à dire d'in- 
sensé. Je sèmerais de bonnes maximes dans le 
public; peut-être me trompai-je; mais il me 
semble, milord. que, vous autres Anglais^ vous 
êtes plus attaches à vos lois qu'à votre liberté 
même. Je respecte ce sentiment,, et je me gar- 
derais bien de vouloir Tentamep, mais je tâche- 
rais, milord, de faire haïr les défauts de votre 
gouvernement dont vous m*avez parié ; je 
mcherais de faire désirer à mes compatriotes 
quelque chose par delà la liberté périlleuse, 
et les privilèges qu'ils croient tenir de leur 
grande charte. Je- les ferais remonter à cette 
Imarte étemelle que chaque nation tient de 
Dieu même, et dont il nous instruit par la 
voix de notre raison. En perfectionnant son 
gouvernement, je ne puis pas croire qu'on 
s'expose au danger de moins aimer ou de 
moins respecter ses lois. Les têtes philosophi- 
ques des Anglais comprendraient à la fin qu'il 
est ridicule ae laisser au roi d'immenses pré- 
rogatives, pour avoir le plaisir d'en avoir peur 



— 94 — 

ffk d*y féBifiler pent^être un jour «uib bem- 
tXKup 4e BQCoëB. Les Sonees sont ^res, et le 
f»ronl; tant <it^i\a cooservieTcmtt une barriëie 
impéi^traûe entre «uK-et le luxe. 9e toîs 
piusieiirB défaatB dans le goaYememeiit de 
feurs «antoDS ; quelquefois on n'a pas pris 
assez <le piécaotione contai les saâhes 6op 
jmpétaeoses de la démocratie : qu^^efois la 
fanoB du gouvernement est trop aristoera- 
tiqae.N*importe,mdlord, si fêtais né «i Suisse, 
je laisserais aller les choses conmieeQes vcmt; 
b me semble que Je devrais être content du 
bosilieur que/e ffoût^?ais; je m>n fierais à 
une certaine nabitude qui conduit mes com- 
patriotes, et dont il est d'autant iiihis difficile 
de les déranger, que leurs magistrats ne pea- 
vent commettre que de petites injustices, et 
que les affaires de leurs voisins les touchait 
peu. Je me bornerais à faire le métier de cen- 
seur, et je serais inexorable contre ie iuxe, 
l'avarice et la prodigalité. Pour la Répu^blique 
des Provinces-Unies, elle jouit encore de sa 
liberté, puisqu'elle est encore en poeseseôon 
de lialre ses lois; mais son gouvernement se 
déibnne depuis qu'elle a ^mngé en magistr»- 
tave ordmaiiie une dictature qui devait être 
réservée pour des temps couns et dîfacOes. 
Le Stathouder n*est ^core qu'un litmoeaia 
qu*on tient à la cha ne ; mais û peut la rom- 
pre et devenir un lion. Parlons sans figure : 
tout invïte ee prince k. ruiner sa patrie. B'm^ 
part, c'est une noblesse qui trouve dans m 
cour du Stathouder des distinctions dont elle 
est jalouse, et qui méprise des bourgeois qui 
sont plus puissants qu'elle ; de rantire, œ smit 
des provinces et des villes assez maladroite- 
ment confédérées, et qui ont des intérêts dif- 
férents. Joignez a cela peu d'amour pour la 
liberté<>et une avidité .insatiable dans h. ban- 
que, et dans le commerce. Avec tout «ela, 



* 95» — 



TOUA pouvi^ conduise loM les HoBaiidata|.«i 
je ne me (mrçrerais pa» de le» réfonnerTMalft 
permette^ milorâ^ que je passe à un objet 
pluu» intéressant pour mou Vos Aiurlai» et le» 
Suédois sont sifflO' chemia qui eoQcwtau bat. 
et n'ont à parcourir qu'un espaoe tzés eourt 



pour y arriYor : mais nous ! les Espagnol^ les 
Italiens, les Allemands, etc.. yojez, J^ tous 
prie, où nous en sommes réduits. ^ Bb l^ea ( 




grands préparatifo. » 

Bien ne me paraît i>lus saffe, monsieur, que 
tout ce que m'a dit mllord Stanbopesur notre 
situation. 

Il faut commencer par attaquer ces préjugés, 
n^ pendant la barbarie des nefs, et qm, soi^ 
teaus k. Tcxnbre du pouvoir arbitraire^ conti- 
nuent &>brayer impudemment le sens commun, 
et k nous dégrader. Nos pères, comme vous le 
savez, ont apporté de Germanie le gouverne- 
ment le plus libre que puissent avoir des bomr 
mes; mais à peine furent-ils établis dans les 
Gaules, que, corrompus par leur fortune et les 
mœurs romaines, ils perdirent leur ancien gé^ 
nie. Trop ignorants pour rien craindre ou pour 
rien prévoir, ils se laissèrent pousser par les 
événements de révolutions en révolutions; ils 
oublièrent leurs anciennes loiS| qui ne leur suf- 
fisaient plus, et devinrent, en ne connaissant 
jpoint d*autre police que celle des fiefs, les 
^ans les pTus impitoyables, ou les escla- 
ves les plus vils. A force de se gouverner 
Ear des coutumes incertaines, toujours sur 
ordonnéfêi aux succès de la guerre, et qui 
ne rapprochaient les hommes que pour les 
rendre plus malheureux, on sentit malgré soi 
la nécessité d'avoir quelque règle, et au milieu 
de rignorance profonde où Ton était plongé» 



— 96 — 

les ^reurs les plus ridicules devinrent les seuls 
principes de notre droit public. On se persuada 
que la société n'avait poinrt d'autre origine que 
celle des flefs^ et nous voyons déjà où cette 
première sottise peut conduire. On crut ensuite 
que tous les fiefs avaient été, à leur naissance, 
autant de dons de la part du suzerain dont ils 
relevaient; autre bêtise : on en conclut une 
troisième, c'est-à-dire que tout le royaume 
avait originairement appartenu au roi, puisque, 
n'ayant point lui-même de suzerain, tous les 
seigneurs étaient ses vassaux immédiats ou 
ses arrière-vassaux. A de si belles connaissan- 
ces historiques, on joignit des principes de 
droit. On ne savait pas alors que reprendre 
ses dons, c'est voler; ainsi, quelles que fussent 
les usurpations des rois, on pensa qu'ils ne 
taisaient que rentrer en possesion de ce qui 
leur avait autrefois appartenu, et il n*y eut 
pas moyen de les blâmer; car la nation tf exis- 
tant pas, personne ne songeait à ses droits. 
Avec une doctrine si favorable au pouvoir ar- 
bitraire, le prince eût été despotique, si la bru- 
talité des mœurs publiques, la nerté des sei- 
gneurs et les préjuges qui accompagnent 
toujours l'ignorance, n'eussent empêché d'être 
conséquent. Malgré la philosophie dont notre 
siècle se pique, mais que nous n'appliquons 
qu'à desjobjets frivoles, nous continuons, sans 
nous en douter, à raisonner sur les admirables 
principes de nos pères. On rapporte tout au 
roi comme à la fin unique et universelle de la 
société : on le considère comme le mi^tre, et 
non comme le chef de la nation : c'est lui qu'on 
sert et non pas la patrie. C'est d'abord le oien 
de la couronne, le bien du fisc qu'on veut faire, 
et, si cela se peut, on songe à celui des suiets. 
La raison particulière du roi est la raiëon uni- 
verselle et générale de son royaume, puisque 
ses ordres fusUfient tout, et qu'il faut les pré- 



— 97 — 

férer aax lois les plus sacrées. Quelques an* 
cîennes chartes, monuments de la tyrannie que 
la noblesse a autrefois exercée, et de Tasser- 
vissement où le peuple languissait; la morale 
des ecclésiastiques presque réduite à quelques 
pratiques, de mortification superstitieuses , 
monacales et propres à rendre les hommes 
esclaves, tristes , sauvages , durs et patients ; 
les écrits informes et absurdes de quelques 
jurisconsultes fiscaux, qui ne connaissent 
point d'autre gouvernement que le despotis- 
nae ; des ordonnances où le prince décide tou- 
tes les questions en sa faveur, et déclare que 
Dieu seul Ta élevé au-dessus de nos têtes pour 
nous gouverner: voilà les sources impures où, 
depuis plus de trois siècles , nous puisons no- 
tre droit naturel et notre droit public. Serait- 
îl possible que nous y eussions trouvé quel- 
que vérité ? Non : on se familiarise avec les 
grandes absurdités. Accoutumés ainsi à re- 
garder le despotisme comme le gouvernement 
le plus sage, la liberté comme un embarras. 
et a tout pardonner t un prince qui n'est que 
médiocrement sot ou médiocrement méchant, 
nous avons eu cent occasions de nous rendre 
libres, et il ne nous est pas seulement venu 
dans la pensée d'en profiter : quand on a trop 
méprisé ou trop haï le prince pour ne se pas 
soulever contre lui, on a encore respecté cette 
puissance qui l'avait invité à trahir ses de- 
voirs. Aucune bouche n'a prononcé le mot de 
liberté pendant la Ligue et pendant la Fronde. 
On s'est remué, en s'est agité sans savoir ce 
qu'on voulait, et par conséquent sans succès, 
et il en a coûté bien des travaux, bien des 
peines pour rester tel qu'on était auparavant. 
« Que vos gens de lettres, me disait milord, ne 
prostituent plus leurs talents en flattant les 
vices du gouvernement : faits pour éclairer 
ils vous trompent et vous font mépriser chez 

PROITS ET DETOIRS. 4 



— w — 

t-^e titfttit de répéter les éloges festidietit dta 
caïcIMai de Richelieu et de Louis ïe Grand t 
Louer dbux despotes faùieux par l'injustice et 
ïa dui*et!é de leur administration. ii*est-c!c paa 
prépai'er Te public à admirer leurs imitalteuidT 
vos Mstôriens surtout font pitîé: cîe sont, 
malgré l'élégance fleurie de leur style et qttél- 
oue réflexions Indévotes, les personnages du 
mondes les plus plats et les moins instruits 
du droit de la nature et des nations. Que Deuts 
é(îrits respirent une généreuse liberté, queres^- 
pérauce d obtenir une petite pension ou quelque 
politesse dédaigneuse de la part d'un mlnUih 
fié, n'avilissent pas leur âme. L'histoire n'eSt 
boik^e qu'à occuper la curiosité d'un enfant, 
à ^e xrest pas une école de morale et de po* 
litique. Qu'elle étale les droits des peuples: 
que jamais elle ne s'écarte de cfette première 
vérité d'où découlent toutes les autres : qu» 
l*hdmiUe n'est pas feit pour obéir aul volon- 
tés d'un autre nomme, mais aux seules lois, 
dont le magistrat, quel que soît son nom» 
quelle que soit sa prééminence, ne peut être 
ûue f organe et le minisftre. VE^Mit ie$ Loi» a 
Dien des défauts : les idées fondaiiientale& de 
âton système^ sont fausses ; tout y e&t d)d^ 
(<oùsu, rien n'y est lié : Tauteur^ en un mol 
tlrop w pour approfondfr leB matiëi*es qu'a 
entrevoit, oMt avoir tout vu, quand il a i^ 
massé quatre ou cinq pensées ingénieuses sur 
uU objet Son ouvrage mérite Cependatilt une 
grande considération : il fait haïr le pouvôtir 
arbitraire par la multitude qui le ht, qui 
ei*oit Tenitendre, et qui s'accoutume^ paV 
cette lecture, avec des idées de hberté. VoUB 
chenlinez sans voUs en appercevoir. J*ai oUî 
aire que l'usage qui s'est mtroduit pendaM 
le cours de vos derniers démêlés, d'imprimer 
les arrêtée et les remontrances de vos TarïâT* 



— 99 — 

ments, a été pour tous une ooeaaioii t^ pen- 
ser, M réfléchir et de vous instruire. 

• Voeu apprenez raBglais : vous traduiaei 
nos ouvrages; tous les goûtez : quelques* 
tins même de vos écrivaine s'occupent à» 

Solitique^ et c'est une preuve que ce genre 
^étuoe n*est plus indiftérent à votre nation, 
n est vrai, reprenait milord, que vos écrivains 
politiques, qm ne iont guères que ccMnmentttr 
VEêprU d€i Lokf qu*ils regardent coBuoe le 
eode de la nature, sont encore bien loin des 
bons prineipes, mais ils y parviendront k force 
de les chercher : ils font main basse sur tout 
ee qui les ehoque ; mais, en louant leur zéHe, 
je voudrais qirils soupçonnassent que vous 
pouvez avoir dans votre constitution actueUs 
plusieurs déftiuts qui font votre sûreté, ek 
qu'un bon eitoyen, s'il a des lumières, doit 
respecter et chérir. Par exemple, c'est sans 
doute un mal en soi qu'il y ait des dignités 
hâéditaires. L'émulation ^st étouffée, et rien 
n'est plus ccmtraire aux premières idées d'une 
poliHique raisonnable. On ne saurait approuver 
que votre noblesse ait dans ses terres des 
jïMttièes patrimoniales, que le clergé possède 
dee droits inconnus aux autres eitoyens, et 
que gu^ues provinces jouissent de ceriai* 
nés fiancniaes qui troublent l'harmonie du 
tout, ete. S'il s'agissait de donner des lois à 
une société, tout cela certainement ne pour- 
rait pas servir de modèle : mais Platon, qw 
se serait bien gardé de barbouiller sa Repu- 
bliqw de tous ces vices, se garderaif bien au- 
jourd'hui, en commençant ime réforme, d'en 
vouloir purger notre gouvernement ; il senti- 
rait que vous avez besoin de certains dé&uts 
pour tenir votre nation au-dessus du despo- 
tisme rigoureux qui la menace. Un alms est 
nécessaire quand il sert de remède à on vice 
plus gzand^LA tôte encore pleine de vos beaux 



— 100 — 

orincipes sur le pouvoir législatif, «t Tauto- 
rité royale, à laquelle vous ne fixez aucune 
borne, reformez les abus dont je viens de 
parler, ou d'autres encore de même nature, 
ramenez tout à cette sage égalité où doit ten- 
dre un peuple libre, avant que de vouloir éta- 
blir la liberté du gouvernement, et tout de- 
viendra vil. abject et rampant en France, 
comme tout est vil, abject et rampant en 
Turquie. Tout sera peuple ; tout sera par con- 
séquent esclave, et vos ministres, qui se croi- 
ront des visirs, commettront sans crainte 
4eurs injustices. • 

Les Anglais, monsieur, ont aussi leurs dé- 
fauts qu'il faut laisser subsister pour les op- 
Soser aux défauts, plus considérables et plus 
angereux que conserve encore la forme de 
leur gouvernement. Milord Stanhope est per- 
suade que si on parvenait par de bons règle- 
ments a rendre le peuple de Londres modeste, 
doux et docile comme les bourgeois de Paris 
aux premiers ordres d*un commissaire de po- 
lice, avant que d'avoir restreint la prérogative 
royale, la cour deviendrait colère, or^ueiïleuse 
et tyrannique ; et que le parlement gm se senti- 
rait des mœurs générales de la nation, n'aurait 
bientôt plus une certaine âpreté de caractère 
qui entretient^ la liberté. Il croit que la licence 
qui produit quelquefois des libelles prévient 
un mal plus grand que produirait l'ignorance 
des citojrens. Il peut se faire que quelques mi- 
nistres aient été troublés dans des opérations 
raisonnables par des satires et des écrits 
injurieux, mais il est certain que l'attention 
du public & les examiner et à les olâmer, a servi 
de nrein à leur ambition. Il m*a rapporté plu- 
sieurs projets de bills qui ont été proposés oans 
le parlement, que la plupart de nos politiques 
prendraient pour des chefs-d'œuvre de sagesse 
«t ftiîTouels cependant les Anglais auraient été 



— 101 — 

insensés de donner force de loi dans la situa- 
tion présente de leur gouvernement. 

Ces réflexions judicieuses m*ont rappelé, 
monsieur, les Annales politiques de Tabbe de 
Saint-Pierre, qui parurent il a quelque temps. 
• Que de droiture ! disais-je avec tout le 
monde. Que de bienfaisance dans cette politi- 
que! Quel amas d'idées utiles! Qu'il serait 
heureux que ces admirables spéculations fus- 
sent réduites en pratique ! Pourquoi notre 
perversité ne nous permet-elle de les regarder 
que comme les rêves d'un homme de men? • 
J*ai changé d'avis depuis que je suis instruit 
par milord. 

• J'ai lu attentivement, m'a-t-il dit, tous les 
ouvrages de ce bon citoyen, et il m'a paru 
bien surprenant qu'avec beaucoup d'esprit, 
plus d'amour encore pour la vérité, quatre- 
vingts ans passés dans le commerce de vos 
philosophes et des gens du monde, et sous un. 
gouvernement dont il avait cent et cent fois 
vu les abus les plus extraordinaires, il ne soit 
pas parvenu à connaître les hommes et les 
ressorts de la société. » 

Milord est sérieusement fâché que le Fran- 
çais le plus zélé de son temps cour le bien 
public n ait presque toujours imagmé que des 
réformes contraires à notre liberté et favora- 
bles au despotisme. 

£n effet, monsieur, lisez la méthode de 
Tabbé de Saint-Pierre pour rendre les ducs et 
pairs utiles, et sa doctrine au suJet des immu- 
nités du clergé, des privilèges de la noblesse, 
du pouvoir ex des devoirs de nos parlements, 
et vous trouverez partout qu'il mérite les 
justes reproches que je lui fais. Croit-il voir 
quelque part un abus ; il ne manque jamais 
de vouloir l'écraser sous le poids de l'autorité 
royale, et il ne lui en coûte rien pour imagi- 
ner un ministre honnête homme qui voudra 



«k oui ftxale bioi sans difBeulté. H 0&ft crue 
le citoyen doit obéir au magistrat; maiS A 
igniQoe pajfiûtoiient qu*il est enoore plus né- 
eessaire que le magistrat obéisse à I^ loi, H 
rai3t toujours le roi à la place de la loi^, |ea 
lieu -que, dans un plan raisoxmal^e de réfprmey 
toiit4(ttt tendre à soumettre le roi à la loi. 
Nos mauiL ne viennent pas de l'indocilité des 
siijetB, mais de Tabus que le gouvernement 
lEut de leur obéissance, voilà le siège de notre 
maladie ; c'est là qu'il faut appliquer un re^ 
mode. Toujours eonduit par de pentes Ynea, 
fabbé 4e Saint-Pierre veut préTenir quelques 
accidents, mais il en entretient la ^use. 
Qu'on propose au contraire des arrangements 
propres à retirer les lois de l'esclavage où elles 
90fi^ tombées, et vous verrez cesser le^ abus^ 
e^ le bien se fera de lui-m^me sans qa'<Hi y 



» Il s'agit, dit «lilord, de relever IHme af^ 
âôfisée et humiliée de la nation ; et tout 
bomme <ipi l'invite à eroire que resclavage 
bû convient, est, malgré ses o(mnes inten<r 
tiens, un citoyen aveugle et plus pernicieux 
que votare brouillcm d'arobevêque, a qui vous 
avez plus dfoHigation que vous ne pensez, (A 
qjsâ, par son opiniâtreté, vous a retiiés de 
votre engouaxlissement. Au milieu de cet océan 
du pouvoir arbitraire , me dit milord , ne 
voyez>vous pas flotter ça et là quelques àelm» 
de votre ancienne indépendance? ^hbien! 
oontinua-t>il, ce sont autant de plancbes que 
la fortune vous offire pour r^arer votre 
naufrage. Vous devez vous y attacher 
avec force; c'est un secours avec lequel vous 
pouvez vous soutmir sur l'eau. Nagez encore: 
un peu de oeuraffe; ne désespérez pas; peut 
êfare qu'un coup dé vent imprévu voue jettera 
dans un port. Faites-y attention : le deepo- 
nsme est extrême en Turquie, parce qu Ofi 



ft'y IWl attttte» étettipftgïtîe, àtfôttiï <5di^, ««. 
jwi ift^ priVîIégrie de citoyeâs. PrôYince». 
™^/ gôurga, tout est groavemë pair tm mî- 
2S?^JÎ? ^ tyrtiTtttïé (îu sérail : et tout tenrtbte 
35x"^^ "*** ^*^ «ïépaTteiniéilt, le stdtftn te 
Alt éttittigief aussi aiséuïent qu'on tue xxù 
m^ ûàtoB cette forêt. Vous arez au contTMtë 
de» ag:ï^tlons, dfes C(«npa^îes ; rotre (Sétêè 
lùPtose encore xm corps ] rùirt noblesse con^ 
serve taneoifé le souv^nît cte sa grandteur t«is«- 
fiée effc «e ses çjttvîiéges particuliers : il ïaut 
tLVoft de eèrtains ittenagementa pour sa va- 
nité. Vofus ave* partout d^és pafletDEeâts, et 
oue!^tïé&-unes de vos provitices se gou veinent 
encore par des États, 06 n'étftii^e point 
fout 061a Comme on étrangle lin visir m un 
ttwîlA qji'oû a tiiiés de la pousstféîre. Ces cofps 
fîettnem de la coutume ou de leur tocîenire 
ccmsfcitution une certaine manière d'être; é* 
qfte5^ftfe contraires que puissettt paraître leui* 
privii^s aux maximes d*iitee politique qui 
igê proposerait un gouvernement parfait, il ne 
mm piiB cfi^oire qtt*en tes détruisant on m uA 
fm fetë le T)!en. N*est-<îe pas Ma«9iatût (ftté 
vèU6 appeîéîB un certain îiomme qui a gou*- 
verîûé vos finances? C'était un tyran, de vou- 
loir aëpk)Uîller le ciergpé de ses immunités et 
l'èiâsuîettii' à une nouvelle fiDrme de cotttribu-^ 
tîoik sou» ^téteuLtè que tout citoyen doit sub- 
Ireteff fealement aux besoims de l'Etat. Quelle 
âibsuMité, de vouloir transporter dans une mo^ 
tmitMe les maximes d*un gouvernement librel 
Les bionnêtes gens qui applaudissaient à cette 
écmduite sans découvrtr le piège qu'elle cas*- 
Cfiait, tféfStàefOt en vérité que des sotis. On a«- 
j»it aboli les p^vif^es du clergé, sans que leb 
taines et la capitation, ainsi que s*eU fl^ 
taient fes étourdis, eussent diminué d'un sof. 
B est lAaisant de croire que le gouvernement 
^Mm^ iÊÊL oorpB de l'Btatpour mi^ des aresti^ 



— i04 — 

tutions à Tautre. Les Français sont trop cré- 
dules ou trop prompts à espérer. Savez-vous 
ce qui serait arrivé? En voyant le clergé liu- 
milié, les autres ordres auraient souffert leur 
humiliation avec plus de stupidité. Je vou- 
drais, me dit milord, que chez ime nation mii 
n'est pas libre, on se gravât bien profondé- 
ment dans la tête que les réformes proposées 
par le ministère sont autant de panneaux qu'il 
tend à la confiance des peuples. On commence 
toujours par promettre un bien ; et peut-être 
que pour tromper les esprits, on tiendra d'a- 
oord parole ; mais soyez sûr que le mal n'est 
pas lom : les despotes ont le malheureux se- 
cret d'infecter tout ce qu'ils touchent. Lisez 
l'histoire de toutes les monarchies, et vous 
verrez partout que c'est à force de réprimer 
de petits abus dans la nation qu'est ne l'abus 
intolérable du pouvoir arbitraire; examinez 
conmient se sont formées les aristocraties : 
voyez par quel art les magistrats se sont ren- 
dus les maîtres du peuple, et partout vous 
trouverez qu'on a fait le mal sous prétexte de 
faire le bien. Ne voyez-vous pas qu'on se fait 
un titre de la sottise que la noblesse et votre 
tiers Etat ont eue de rendre le roi maître de 
leur fortune, pour attaquer aujourd'hui les 
immimités au clergé? Ce qui se passe sous 
vos veux n'est pas nouveau. Un droit qu'on 
vient d'acquérir par adresse est à peine établi, 
qu'il sert déjà de titre pour en usurper un au- 
tre : en un mot, c'est une règle générale, et 
toujours vraie, qu'un corps ne perd jamais 
aucun de ses droits, sans que tous les citoyens 
ne ressentent le contre-coup de cette perte. 
Est-on inférieur ; on est écrasé par la chute 
de son supérieur : est-on placé au-dessus du 
corps qu'on humilie ; une marche de l'estrade 
sur laquelle on est élevé s'est écroulée. La po- 
litique, poursuivit milord, prescrit un certain 



— 105 — 

ordre dans la conduite des peuples qui veulent 
secouer le joug ; toutes les circonstances ne 
sont pas égales pour le succès d*une pareille 
entreprise; et si on ne les consulte pas pour 
oser plus ou moins, on échouera nécessaire- 
ment. 11 y a des moments de fermentation 
ebez tous les peuples, dont il faut se garder 
d'être la dupe. Le mouvement est-il subît et 
occasionné par un accident passager; vous de- 
vez n'en rien espérer : est-îl le fruit d'un res- 
sentiment ; les esprits ne se sont-ils échauffés 
qu'avec lenteur et avec peine : je compterai 
alors sur leur fermeté, et ils voudront être 
libres, si je leur fais voir que la liberté seule 
peut les rendre heureux. Ce n'est pas tout; il 
faut faire une attention particulière aux mo- 
tifs qui excitent la fermentation : le peuple se 
lassera de souhaiter un bien s'il lui paraît 
d'un prix inférieur à la peine qu'il se donne 
pour racquérir : il ne sacrifiera pas sa fortune 
pour faire simplement diminuer ou abolir un 
unpôt. Mais quand nos pères, après que la 
doctrine de Luther et de Calvin eut Hût de 
certains progrès, furent animés par un intérêt 
supérieur à tous les biens de ce monde, ils se 
trouvèrent capables de faire les plus grands 
sacrifices et de supporter les plus lonçs dan- 
gers. La constance que leur inspirait l'in- 
tiérêt de la religion, leur donna la persévé* 
rance nécessaire pour réformer notre gouver- 
nement, et la même cause produira encore les 
mêmesi effets. Mais dans le cours ordinaire 
des choses, où rien ne se fait que par des 
mouvements mesurés, il faut tâcher de re- 
monter peu à peu aux principes abandonnés 
et presque oubliés de son ancien gouverne- 
ment. Cette méthode, confirmée par des expé- 
riences constantes et uniformes, empêche que 
les esprits ne soient effarouchés par la nou- 
veauté ou la hsurdiesse des entreprises : elle 









>rt«Qt de foa- 
">)». tie priYi- 

iment 4e l'aneieaw 
Ptirlar aiaei, au- 




•■*,t«i8i88citojena. 

Il «toie.rpspftiwcede 

_ - ._. . tfsblea da le» rer 

„, - ) QU8 la noblesse ne eoit p«a amasèe 

* '*^^^^f3'*^" trouve quelquefois 4»n8 
^titottiwnt eemsés, » ig fora(T»it bËs^i 
tttft-meme a nnonoer 4 aw ore-wU- tl« ccoa- 
pifeSei-ywB çfia que v«a grande wàgneure iw 

Murs pjres, ^mbl* aptie tes ondreàd^ior 
teaduit <m âun comnuuidant de arovuioet 
Tant m» lee mrtements défendpôitane ri- 
»u^ Mur pcuioe, leur fbrme et tour dknfté. 
fc»iu(* neasera que te roiii*«t pw, oo»^ 
te^ftS^tùiN; vaSim à» toutamTerstr ùi^ 
âB>s fwtaiateB. Çettp imni^re dTpêoaflF ^ 
«r^e«4w iwe cwtAifW '«i^iwtiw -im». m 



isteê. Bu liii mot, lï'est le eavng^ Acb cofps 
cActen grandes ccnoDra^eai qui sert de sauve- 
nrde et de point ae ralliement aux bone ci- 
tofmA: 6*»* leur servitude qtn rétn$eit et af- 
luese reeprit et le cœur des partieulieni. « 

Voue i&yiaem sans peine, monsieur, les 
eonséânenees que milorastànnope a tirées de 
ess léietioii». GA quelques corps cotiser? ent 
encore leur forme primitite, non-seulement 
ils sont en droit de la défendre, c'est mâme un 
âeyoir amquel ils ne peuvent manquer sans se 
rendre coupables de tratilson envers la soh 
eiété. Si les progrtto du pouvoir arbitraire les 
ont d^àsMUnurdis, ils ne doivent rien n^lig«r 
peur réparer leunrpertes. Qn^iie en qu^oue 
sorte dniBgé de nature ; ne eonservent^ls rfeu 
de leur pràniére institution; ne peaven1>-i]S 
plus appliquer les anciennes eoutumes & lent 
eilAiatioik présente : qu'ils salsiBsent ti^utes les 
oeoasioiis pour sornr de leur abaissement ^ 
qu'ils tfidlenft^ suivant que lee circonstanees 
le pem^tront, de se fkire de nouveau! droits, 
et qu*ftu chéftwi des anciennes Idfei fondamen^ 
taleSy qm*on ne consulte plus et qu'A peine oii 
daigne nommer, ils aient recours au dn»it 
Baturel, qui est et qui sera toujours le même 
dans tous les temps et dans tous les lieut. 

O'est une prudence, maie une prudence 
pleine de courage qui doit âitiget la ccttiduite 
des eOrps. Leur faute la plus ordinaire, (f est 
de ne pas connaître leur rovee cm de s*^ett dé^ 
fleir*. 

• Je voos l'arotxe» me disait milord. Je fie 
ÉAls point en peine de leurs succès quand on 
las aitamne sans m^agement et avec eetts 
sorte de nardiesse effrontée qui suppose tUU- 
jûv^ du mépris pour eux. On les irrite par 
ses bravades en même temps qu*on leur âp^ 
prend ee qu'ils doivent craindre pour ravemr^ 
CIA les>attaebe par eette hauteur à icrars lalt$^ 



— 108 — 

rets autant par passion que par raison. On les 
rend enfin plus entreprenants en les retirant 
d'une routine qui ralentit leur marche. Mais 
ie tremble pour eux quand on s'étudie à les 
corrompre par des faveiu*s. ou à les tromper 
en les laissant s'engourdir dans le repos. Tout 
est perdu si on emploie pour les séduire ces 
ruses, ces finesses, ces csyoleries qu*on a ap- 
pelées du beau nom de politique; et Vjue les 
affaires se traitent par voie de négociation, 
cet art funeste produira Teffet qu*en attend 
un despote, si les corps qu'il veut numilier ou 
détruire, au lieu de ne parler que de leur de- 
voir, et de prendre le public iwur arbitre ou 
{>our ju^e, ont la malhabileté de chuchoter 
eurs raisons et de défendre par des artifices 
leur dignité ou leur existence. Telle est la na- 
ture des choses : la ruse doit à la lon^e 
réussir au plus puissant, dés que le plus faible 
aura l'imprudence de négocier : dans toute 
négociation, la raison du plus fort finit 
par être la raison la plus forte. Les corps 
n'ont que les lois, leur honneur et une 
conscience infiexible à opposer à leurs enne- 
mis : rompre plutôt que plier, voilà leur de- 
vise. Une gravité magnanime leur conciliera 
l'estime ou plutôt radmiiatien publique: avan- 
ta^ d'autant plus considéroble que le despote 
qm n'ose encore faire une violence ouverte- 
ment, se verra dans la nécessité de reculer ou 
de se rendre odieux. » 

Vous connaissez, monsieur, un certain petit 
homme qui. en donnant une tournure philoso- 
phique a des vérités proverbiales, s'est fait 
auprès de certaines gms la réputation d'un, 
grand philosophe. Ce petit homme, qui se re- 
mue dans le monde comme si on l'avait fait 
le tribun des gens de lettres, qui a une très 
grande ambition pour de très petites choses ; 
qui ne passe pas pour flatteur ou pour bas. 



— 109 ^ 

parce gull est impertinent en public, qu'il y 
parle d un ton brusque et décisif, et qu'il at- 
tend un tête à tête pour être modeste et com- 
plaisant; eh bien donc, ce petit homme, qu'on 
avait fait Tenir de je ne sais de quelle petite 
ville, pour lui faire faire je ne sais quel petit 
profit, se trouvait -aux états d'une province 
qu'on voulait dépouiller de ses droits : il ne 
manque pas de clabauder avec ses poumons 
invincibles, que Dieu lui a malheureusement 
donnés, qu'il fallait couper le différend par la 
moitié, et faire habileuient le sacrifice d'une 
partie de son droit pour conserver l'autre. 

Non, monsieur, notre grand philosophe et 
ses pareils bavarderont tant qu'il leur plaira; 
vous et moi nous en croirons milord Stanhope. 
n est question d'exister, s'écrient-ils. Sims 
doute, et milord dit la même chose, mais il 
veut qu'on existe avec honneur et avec sûreté, 
et il nous offre des moyens nobles, gnmds et 
sûrs pour exister, tandis que les autres, cor- 
rompus par l'espérance de quelque gratifica- 
tion, ou ne consultant que leur poltronnerie, 
se contentent d'une existence précaire, et 
courent ainsi à leur ruine. Leur grand argu- 
ment, c'est qu'il est indécent aue le roi recule 
devant ses sujets ; sa dignité en serait bles- 
sée. 

« Cela s'appelle, dit milord, renverser toutes 
les idées de la société ; c'est dire que la nation 
est faite pour le prince, et non le prince 
pour la nation. Au compte de ces messieurs, 
serait-iï plus décent que la vérité, la justice 
et la raison reculassent devant le roi? » 

J'en appelle à l'expérience, monsieur : par- 
courez toutes les histoires; je n'en excepte au- 
cune : vous verrez que la mollesse dans la 
conduite a toujours fini par ruiner les partis 
qui s'y sont confiés, et que la fermeté au con- 
traire a toujours eu le succès le plus complet. 



LETTRE SIXIÈME 

SuUe du quatrième entretien. — Des provinces qui 
vealenl se rendre lii>res en se détachant d'une mo- 
narchie. — Moyens pour établir les états-généraux 
en France. — Quelle doit êU'e leur conduite. 

Je n'interrompis presque point milord Stan- 
hope, monsieur, pendant qu'il m*exposait la 
doctrine dont j*eus Thonneur de vous rendre 
compte hier au soir, et que je pourrais appe- 
ler, pardonnez-moi cette expression, les pro- 
légomènes de la liberté. 

• « Milord, lui dis -Je enfin, vous me Taviez 
bien promis, et vous ne m'avez pas trompé : 
notre voyage à la liberté sera long; nous 
voyageons a bien petites journées. — J*en àî 
peur, me répondit-il en badinant ; mais ce n*est 
pas ma laute, si, ayant à voyager par" des 
chemins très difficiles^ rompus partout, bor- 
dés souvent de précipices, et infestés par des 
brigands, il faut commencer par préparer des 
équipages capables de résister à la fatigue ; 
vous instruire de votre route ; faire marcher 
devant vous des pionniers qui la réparent et 

§ rendre beaucoup de précautions contre les 
angers qui vous attendent. S'il s'agissait, 
confinua-t-il, de rendre libre quelqu'une de vos 

Srovinces et d'en faire une république en la 
étachant du corps de TEtat, je n'oserais pres- 
que pas l'espérer, quoique cette entreprise pa- 
raisse au premier coup d'oeil plus aisée que la 
réforme de la monarcnie entière. Ce serait à 
la force seule à décider de cette grande que- 
relle, et vous voyez d'abord à quels extrêmes 
dangers s'exposeraient les rebelles ; car il n'est 
pas vraisemblable qu'une province puisse ré- 
sister au roi, tandis que les autres lui seront 
fidèles. On choisira, me dlrez-vous, quelque 



— 113 

circbnBtance favorable pour se souleTer. Une 
guerre étrangère et malheureuse, des finan- 
ces épuisées, de mauvais généraux, des mi- 
nistres plus mauvais encore, qui ne savent ni 
ce qu'ils font, ni ce qu'ils veulent faire ; que 
pouvez-vous désirer de mieux? Ne suffit-il 
pas dans ce moment de crier à la liberté, de 
supprimer les impôts, de mettre en fUite les 
traitants, de s'allier avec les étrangers, pour 
retirer la Bretagne, la Guyenne, la Provence 
ou quelque auwe province frontière de son 
assoupissement? Non; vous repondrai-je ; je ne 
vois la qu'une émeute. Après avoir éprouvé un 




pas 
treprise. 

» Les bons principes sont trop rares parmi 
TOUS pour que la guerre civile puisse être 
avantageuse à quelqu'une de vos provinces, 
et il n'y faut pas recourir témérairement; car 
8i elle ne produit pas la liberté, elle accélère 
les progrés du despotisme et le rend plus dur. 
Au lieu d'un Nassau qui fonda les Provinces- 
Unies, à peine trouveriez- vous aujourd'hui 
pour chef un de. ces petits frondeurs qui ne 
voulaient se faire craindre que dans la vue 
de se vendre, pour un gouvernement, un 
chapeau de cardinal, une patente de duc ou 
une pension. Voyez notre notte qui tente des 
descentes sur vos côtes : eUe épouvante la 
Bretagne et la Normandie, au lieu d'y faire 
naître des pensées de liberté : vous ne voyez 
donc rien au-dessus de votre qualité de su- 
jets. Autrefois que vous aviez-plus de nerf, 
vos chefs de rebelles n'établirent aucime 
forme de gouvernement dans les provinces 
qui servirent de théâtre à leurs révoltes. Ne 
a^nnant par là aucun objet fixe ni aucun 
point de reunion aux esprits, les mécontents 



— il4 — 

savaient à quoi sTafEBetioiuier, et eoialàf 
auai^t à regarder Tancien gouyememeot 
comme celui sous leouel ils devaient rentrer : 
les chefs n'intéressaient dooc à leur entreprise 
Qoe leurs soldats, et se privaient de» farœs 
et des secours du pajs, qui souffrat impa«> 
tlenun^t les maux de la gpuerre, paroe qu'à 
ne voyait rien d'avantageux pour lui en eon-!- 
tinuant. -Cette faute a été la principale cause 
de leurs désastres : une oonduvfce éoi»teaire« 
ftit le succès des Provinees-Unies. Je gagie 
me vos révoltés ne seraient pas aujoiwliiii 
lus habiles que sous la minorité du feu roi. 
J*ils sentaient par hasard la nécessité de foiv 
mer im gouvernement, comment 8*y preii»- 
draient des hommes pleins d'idées de déspo^ 
tifimae, et que toutes leurs habitudes ne 
portent qu'& pbéir aveuglément? Ne vous y 
irompez pes, <les talents militaires sont sans 
doute necesisaires à un homme qui veut éta-r 
lilir la liberté les armes à la main; mais H 
gagnera des batailles inutilement, ail n'est 
pas homme d^Btat. Peut<etre vos mécontente 
ne coBjureraieniHtls encore que la diseNkie 
âHm ministre, et, se contentant de crier po^ttl 
40 MjUArin, se sendraient-ils odieux ou mé- 
iirisables par la petitesse ou Tinutitité de 
leurs prmets. Si nous en avions le temps, 
ajouta mllonl, je vous parlerais de la fopsme 
de gouvem^ment que ^it établir une pard- 
vlnoe qui «veut sérieusement se soustpaira au 
joug d^ maître qu'elle redoute, l'y ai autr^ 
lois rêvé en examinant la manitère dont la 
Eépul)lique des Provinces-Unies s'est formée: 
Il serait. Je crois, dangereux de vouloir étaûir 
«n gouveimement d'abord ta*op parMrt: on 
jéyplterait trop de préjugés; on blessent les 
Intérêts de trop de gens. Dans ces cireaiu^ 
tenees oritiqses, le l^^iskuteur doit, peur aiasf 
ém, deseensM ,de ses hwftes spéciilalioas^ it 



— 411 — 

se cckntente? des établissements les plus pro* 
près â &ire aimer et désirer la liberté sous la 
forme par laquelle elle peut plaire davantage. 
Dens preàque toute TSurope, les gentilshom- 
mes, pleins d*idées obscures de leurs fiefs et 
de leurs seigneuries, mais abâtardis sous un 
gouvernement monarchique, cherchent plu- 
tôt des respects et des marques de considéra- 
tion qu^un pouvoir véritable; et les ecclésias- 
tiques , nés ordinairement sans Ibrtune , 
§ réfèrent Targent k tout. En flattant la vanité 
es uns et ravarîce des autres, il faudrait 
profiter de leurs pàssicms, pour donner du 
crédit au tiiers-étaf, sans le rendre cependant 
trop puissant : car accoutumé â trop respecter 
ce qui est au-dessus de lui, il set&it embar- 
rassé d\m pouvoir qu*il ne connaît pas, ou il 
en serait emvré. Je voudrais établir, si je puià 
paiiér ainsi, une république féodale, qui, déÊi 
sa naissance, propre à flatter, réunir et écnaud^ 
fer les esprifs, les éclairerait cependant asse^ 
pour qu'ils désirassent enfin quelque chose de 
meilleur. Mais laissons tous ces détails : on ne 
peut proposer que des vues très générales à 
ime province qui se sépare d'un Etat puis- 
sant, et dont les loié et la politique se formeilt 
au iniliéu du tumulte des armés. Tout cède 
alors au cours impérieux des .éténements, 
tout se décide suivant le besoin de chaque cir- 
constance : un succès heureul permet quel- 
quefois à la prudence de tenter une entreprise 
téméraire; quelquefois un accident inopiné 
déconcerte les opérations de la sagesse la pluâ 
pric^rcmdè : on est souvent obligé de s'abandon- 
ner & la fortune, sans avoir Έutre boussole 
dans la tempête que son courage etsonamoujb 
pour la liberté; et si Tun de ces deux guidée 
manqué pour vous remettre, à la prémièrt 
occaâon, sur la route que vous avez abandoil- 
née, tbus échouere2 oientôt conti^ quelqU)^ 



— H6 — 

écuell. Tout ce que pourrait peut-être imagi- 
ner de plus sage un peuple de révoltés, ce se- 
rait d'écrire à la tête de ses lois qu'elles ne 
sont que provisoires, et qu'il se réserve la fa- 
culté de Tes examiner dans le calme de la 
paix, et de changer et modifier, dans une ré- 
publique solidement établie, des règlements 
qui iront peut-être été bons que pour la for- 
mer. Cette politique, qui entretiendrait l'espé- 
rance d'un meilleur sort, rendrait indulgent 
sur mille accidents qui peuvent effaroucher 
des esprits jaloux de leur liberté : elle empê- 
cherait qu'ils ne se divisassent dans le temps 
qu'ils om; le plus grand besoin d'être unis, et 
préviendrait tout engouement prématuré pour 
une constitution imparfaite. L*Etat, par con- 
séquent plus disposé à se réformer, ne cour- 
rait point risque de succomber pendant la 
paix sous des préjugés et des usages qu'il au- 
rait contractés pendant la guerre. Cet avan- 
tage est immense ; car je vous prie de remar- 
quer combien de peuples ont été malheureux 
J)our avoir change en principes généraux de 
eur gouvernement quelques régies qui leur 
avaient réussi dans des cas particuliers.— Mi- 
lord, lui dis-je après l'avoir écouté attentive- 
ment, je comprends votre pensée, et toutes 
mes espérances s'évanouissent. Vous avez rai- 
son, et je devine sans peine tout ce que votre 
politesse vous empêche de me dire sur la mol- 
lesse et la frivolité de notre caractère : mais 
si aucune de nos provinces n'a ce qu'il faut 
pour conquérir sa liberté, quelle ressource 
voulez-vous qu'il reste à la masse entière de 
la monarchie ? Tout n'est-il pas désespéré dès 
qu'il est imprudent de recourir à la force, et 
qu'elle aggraverait nos mauxf Croyez- vous 
qu'un prmce jaloux de son autorité et per- 
suadé de la meilleure foi du monde que nous 
lui appartenons comme les cerfs de son parc. 



— 117 — 

et que nous devons nous immoler à ses plai- 
sirs, se laissera toucher par des prières ou des 
raisonnements de politique et de morale, et 

?iu*il abdiquera sa toute-puissance ? Je n'ai pas 
oi aux prodiges. Que ferons-nous de ces misé- 
rables débris de notre ancienne indépendance 
dont vous parliez il n*y a qu'un moment? 
Quelle plancne pour réparer notre naufrage ! 
En luttant contre les abus du despotisme, on 
ne peut tout au plus qu'en retarder les pro- 
grès. Je vous en demande pardon , milord, 
fen reviens à ma première philosophie; ce 
n'est pas la peine de se tracasser pour être 
libre, quand on est sûr de demeurer toujours 
esclave. Cette situation est trop violente : il 
faut se décider; mon parti est pris, et je vais 
m'accommoder de ma servitude le mieux qu'il 
me sera possible. La postérité n'aura rien à 
reprocher à la géiïération présente; nos ne- 
veux auraient fait à notre place ce que nous 
faisons; l'impulsion donnée à toute la machine 
politique est trop forte pour tenter de la chan- 
ger; le despotisme augmentera, les abus se 
multiplieront ; le droit de propriété, déjà ébranlé 
par rétablissement arbitraire des impôts, ne 
sera plus respecté. On attente sans scrupule 
à la liberté des personnes, les Bastilles regor- 
gent de prisonniers qu'on ne daigne pas même 
mstruire de leurs prétendues fautes; tout se 
tait devant une lettre de cachet; il ne faut 
qu'un prince dur, mélancolique et soupçon- 
neux, un Louis XI, un Charlea IX, pour for- 
cer les faibles obstacles que la mollesse de nos 
mœurs oppose à la cruauté. Les proscriptions 
de Sylla n*ont rien de plus affreux que notre 
Saint-Barthélémy : on attentera à notre vie, 
en nous laissant peut-être, à l'exemple des 
empereurs romains, le choix de notre sup- 
plice ; tant pis ! j'en suis fâché, mais je ne sais 
qu'y faire. — • Vous désespérez donc du 



satlttt de la république. » me repartit milord t 
Il prononça ces mots d'un air iîx>id et tiun- 
quille qui m'Aurait fait rougir, s'il ne m*a?ait 
sendu qu^que confiance. 

« Pour moi^ reprit-il, j'aurais cru qu*en s'op-^ 
posant aux progrés du despotisme par les 
moyens dont je viens de vous parler, on se 
mettait en état de le renverser. Haïr le pou- 
voir arbitraire, n'est-ce pas conmiencer & ai- 
mer la Hberté et les lois ? A mesure que ces 
Bâtiments s'étendront et se multiplieront, un 
peuple n*acquerra-t-il pas infaillibleme^ les 
qualités nécessaires pour se rendre libre? tes 
provinoeâ d*Bspagne et plusieurs autres rojau'- 
mes n'ont peut-être point d'autre resâout ce 
pour recouvrer leur liberté qu'une révolte 
ouverte ; car je ne vois dieuds leur gouverne- 
ment aucune institution dont ils puissent a^ 
tendre la réforme de leur monarchie : qu'ils 
se révoltent donc, s'ils le i^uvent : mais vous 
autres Fhuiçais, poursuivit mitod, vouç n'en 
mes pae réduits à cette dure extrémité. Quand 




ves derniers démêlés du parlement avec la 
Cour, le moment où vous auriez été librte^ si 
TOUS aviez voulu l'être, et ce moment^ sovea*- 
«1 persuada renaîtra encore plus d'une fois. 
N'est-il pas vrai que votre parlement', ea 
suf^rtant l'exil avec courage, a forcé la 
oour à le rappeler aux conditions quil exi- 
geait? Quoique quelques membres de ce que 
vous appelez la Grande Chambre eussent 
trahi depuis les intérêts de l'Etat et de leur 
oompagnie. n'avez-vous pas vu que la dé- 
marâie généreuse que fit tout le reste du 
parlement de donner ses démissions après un 
certain Ut de justice tenu, je pense, dans les 
dernier» mois de 1756, l'a â& eneore i^ei- 



— ilf ^ 

nimaki trionpher de l^argmil d» ipob n^' 
nistres et du crédit du clergé! ^ Ydlà do» 
faits eertains, répondis-je : qu'en eoaclonei^ 
vous, iuilord?-*--Que ¥ous GoixuneQeories 4t étzf 
IHHres aiyouM'hui, ooe repartit-il yi^ement. » 
ce même parlemaat, aue ie ne crois pas &it 
pour gouvenier la natiaQ, mais qui peut Jtai, 
rendre sa liberté, aidait cru, quelquies mois «Ur 
pvayant, qu'il était de son devoiir de montoar 
la même magnanité, lorsqu'on é|â)lit iùxw 
ràis un second yingtiéme. J'aurais ¥oiûu q\;^ 
céMB compagnie m des remontrances i^^ 
poemières propositions de ce nouvel ânp&t; 
p^gnlt avec énergie et sims emphase la nû* 
aère du jpeuple aeoablé sous le poids des diar- 
aes publiques; suppliât le roi de ne point exiger 
3e ses sujets des contributions qu'Ifs éta^eni 
<tens llmpuissaoee de jpayer, el plus fuaestee 
à l'J^tatque la guerre la plus malbeureuae et 
la perte de PAmérique. J'aurais voulu, en un 
mot, que le parlemait déclarait fonneiftemeaÇ 
que m son honneur ni sa eonsoienee ne Iwi 
permettaient d'y consentir.— Tout cela, bûIo^. 
lui dia-je, a été fait, et tout cela n'est regafoe 
à la cour que comme une chose de st^le. On 
passe au parlement tous ses Uew communs 
SKff mm hqnneur ett sa conscience, pajcçe qu*on 
sait bien qu'il nefaitjamaiscequ*âaeditontigé 
de faire. — A la bonne heure, merépondit'U ; 
OB n'est pas une comédie ridicule fm» je de>> 
majQde ; ]e suppose qu'on parle sérieusemeni 
Mais ce qui n%urait pas été regardé tout h 
îbM. sur le pied d'une declamaticm, e'esit que vo- 
tre pKTlement eût répondu |i de seconds ordres 
rr de seco»ies remontcanees,d^}is^esqueiUes 
aurait aiv^oué tout fraftcb^nent q^% avait 
autrefois outoepassé son pouvoir ^ eo9sen« 
tant à de nouveaux impôfe. Je suppose qu'il 
eût étobli oomme une Y<ârité iaooptesj^Mile 
le jpiineipe, très vrai et très lecile 4 v^m^^Wt 



v> 



— 120 — 

que la nation seul 3 a le droit de s*imposer; 
qu'il eût tracé un tableau historique des usnr- 

§ations des rois, et qu'en conséquence il eût 
emandé la tenue des états généraux. Qu'en 
serait-il résulté? Vous auriez vu, continua 
milord, l'effet prodigieux qu'auraient fait sur 
le public de pareilles remontrances. Vos pliis 

Setits bourgeois se seraient subitement regar- 
és comme des citoyens : le parlement se 
serait vu secondé par tous les ordres de l'Etat, 
un cri général d'approbation aurait consterne 
la cour, et il n'y a pas jusqu'à ce que vous 
appelez vos grands seigneurs qui, reprenant 
ime sorte de courage, n'eussent senti qu'on 
allait leur rendre quelque dignité, et lés met- 
tre en état de se venger de l'humiliation où 
les tiennent trois ou quatre ministres. La 
cour, qui ne regarde actuellement les magis- 
trats parlementaires que comme de simples 
commis du roi pour juger en son nom les 
particuliers, et qui veut même que l'enregis- 
trement ne soit qu'une vaine formalité dont, 
à la rigueur, on peut se passer, aurait négocie 
avec ce parlement pour lui prouver que l'en- 
registrement lui appartient de droit, et qu'il 
peut sans scrupule repre'senter la nation, vos 
ministres, tour à tour timides et emportés, et 
toujours consternés quand quelque obstacle 
les arrête, en viendront enfin, pour terminer 
la querelle ou la négociation, a tenir im lit de 
justice. Je suppose que vos pairs et les grands 
oraciers de la couronne n'osent encore mon- 
trer leurs sentiments secrets et opinent en 
vrais courtisans; on transcrira donc sur les 
registres le plus brt édit du monde : on fera 
main basse sur tous les arrêtés, condamnés & 
être cancellés; le chancelier aura parlé comme 
un ange; mais tout n'est pas fim. Qui empe- 
nne que le parlement, en protestant contre la 
violence faite aux lois, ne dédare Tenregis- 



— 121 — 

tremeut uul. ne défende eu conséquence de 
lever le vingtième, ne redemande la convoca- 
tion des Etats, et, en attendant, ne suspende 
ses fonctions, et ne demeure chambres assem- 
blées? Croyez-vous que cette compagnie se 
fût fait alors moins d'honneur, ou eût été 
moins forte que quand elle souifrait Texil et 
ka prison pour déshonorer je ne sais quel chif- 
fon de bulle ou de constitution qu'il suffisait 
de mépriser ? Je ne sais ce que c est que cette 
grâce de saint Augustin et de saint Thomas , 
est-ce que vous êtes moins attachés à votre 
argent qu'à des questions arguës auxquelles 
Tes docteurs eux-mêmes ne comjprennent rien? 
Tout le monde n'est pas janséniste ou moli- 
oiste ; mais tout le monde veut être maître 
de sa fortune et craint les vexations et les im- 
pôts. Dans une affaire de cette importance, 
croyez-vous que le parlement de Paris n'eût 
pas été vigoureusement secondé par tous 
les autres parlements? Ils n'ont qu'un même 
intérêt. Croyez- vous que les justices sul)al- 
ternes, encouragées par l'exemple des pre- 
miers magistrats, et par les éloges et lad- 
miration du public, eussent osé ne pas avoir 
d'héroïsme? Croyez- vous qu'on puisse se pas- 
ser des parlements et de l'administration 
de la justice? Ce que vous appelez la robe 
du conseil serait terriblement embarrassé : 
quoique courtisans dans le cœur, ces mes- 
àeurs sont cependant obligés de conserver 
quelque réputation de justice, s'ils ne veulent 
pas se perdre à la cour même. Plus la confu- 
sion paraîtra grande, plus vous serez prés du 
dénouement qui rétablira l'ordre. Pour moi, 
ce dont je suis très convaincu, c'est que dans 
ces conjonctures, tout acte de rigueur ne ser- 
virait qu'à embarrasser le gouvernement et à 
mettre sa faiblesse dans un plus grand jour. 
Vos ministres méprisent le jugement du pu- 



— 122 — 

Ilifc; mais «roTez-moî. ils eraîgfiieât sels mta^ 
iin»e8; il n'y a point de monai^ùe. point dd 
saltan sur terre, qui ne soit oblige âé céàer à 
ropinion grdnérale de ses esclaves, quand elle 
est oomme. Vn roi de Fraivee avec ses deux 
cleât mille soldats doit effrayer quiconque 
▼oudm lui résister pair la force; et mêtoe les 
choses sont établies de telle manâ^ par Tes- 
piomiage et la délation que, sans coura&re et 
sans lumièi^es, il opprimerait uA ftbeHe avant 
guTil eût rassemblé une compagnie de cent 
fioftiineB. Mais imagSmez des armées innooth- 
braMes et aiiliesi bien discipllBées qu*il rev» 
^bsé9l; que peuvoit^lles contre des magis^ 
trats qui n^oat pas Tép^ à la main pour wm- 

Si^; qvà, au lieu de vouloir faire ïa guerre 
vii^ ne ]&«>Btrent que le plus profond le»- 
peet poor les lois; que l'exil ne lasse pas; à 
qui leur propre inaction et restime publique 
servent d'égide, pour repousser les com» 
mtjta serolit tenté pa^ humeur de leur porter? 
MVoas ai dit mon secret, njettta milord en 
njttit, et peu^çtre qu'«a qualité d'Anglais, je 
^ Btettai» pas dû vous afpprendre le seul let^e 
cOnvenftWe à vos maux. J*ai étudié votre gou- 
TO^Bent, vos mœurs, vos préjugâï, votrô 
aoetenç, et je vous défie de Brindiquer quel- 
que autre fiaoyen de rendre à Totre natioa 
une âme. un caractère, et les Twtus qui lui 
sowt^nécèsflWTOs, et que détruit insensible- 

pgevjettdret-vous rabaissement honteux que 
TOUS préveyet déjà, et où tombenmt cerftii- 
nonent vos neveux? Choisissez entre une ré- 

l«?5®^T^Jj?®®^^^'*¥^«î ^ »*y a F*at de 
aiiheu. Uk réforme du pouvoir arbftnaire ne 
S^ J?K2y o^^^«ge de ces Etats particuliers 
2ïï.^J?^®ÎS2* ??<^'^ ^^^ quelquœ nrôvfai- 
i^tt i£2Li^Ç âa®^^^*' les dégrader, 
•us se séparent plutôt que d'obéir iTone tt^ 



tmÊSioe, le dafBfpota qui eraint ee fluitQniê de 
Wavié; «t <qpà FCMidroit le détruire, en sera 
bien nue. S^ ont reecuis bxol armes fom se 
délBiibdie, nous a^ons déjà vu à quels oanffers 
ils s'exposeraient ' mais en sui^posant memie 
que, par une suite d'événements et de (âp- 
ooDStamees qu*il serait insensé de prévoir et 
enûoie plus d'<e6{>érer, une province réusi^ à 
recouvrer son indépendanoe , penses- vous 
qu'cdle eât la ffénérosité de venir au secours 
oe la monaiseme? A^és avoir ol>tenu les 
aYsntfl^es qui lui siufisent, aura-t-^le rim- 
pmdence de conunenGer une nouvelle ^gruerrf 
en votre faveur, et d'exposer sa fortune naiis* 
BBcAe &de nouveaux hasards? La noblesse 
serait puissante, si elleéiteit réunie: mais dUe 
est faime, parée que son ordre ne forme plus 
on corps. Le ctorgé, il est vrai, personnelle* 
meut m^risé, et cependant respecté par la 
dignité de ses fonctions, est aussi néeàsaire 
que vos parlements : cm ne se passe pas da* 
vantage de Tadministratlon des sacrements 
que de radministraticm de la Justiee: mais 
n'espâ«z pas qu'il aime le bien puiblio et 
qu'il se serve de son erédit pour corriger le 
gouvernement. Les ecelésiastiques sont enne* 
mis de la liberté; ils craignent qu'on ifen 
abuse contre eux; ee n^est jamais fait que de 
tromper un peuple libre; il est plus facile et 
plus court de circonvenir un monarque, et, ea 
fui faisant peur de Tautre monde, de le gou- 
verner dans oelui^i. D'ailleurs, il ne nous 
viendra pas un Charl^aiagne qui, connaissant 
les régrles de la justice et la véritable gloire, 
se veuille être que le premier magistrat d'une 
nation libre. Attendez-vous donc que le 
iMrince, ne sachant un jour oii donner de la 
tête, et vaincu par le malheur des circonstan- 
ces, vous prévienne et assemble de bon gré 
les états 9 Ils seraient vraisemblablement inur 



— 124 — 

tUes, parce qa*ils n'auraient pas été précédés 
par une certaine fermentation, qui, seule, 
peut donner des lumières et du courage. La 
nation qui prendrait cette démarche volon- 
taire pour une preuve de repentir, oublierait 
tout le passé. Vos députés, flattés de l'hon- 
neur inattendu qu'ils recevraient, distribixe- 
paient des fadeurs au grouvemement, au Iteu 
de donner des avis et de reprendre l'autorité 
qui leur appartient. L'engouement gagnerait 
vos têtes françaises : malheur à qui voudrait 
s'y opposer. Xprès quelques mots de remon- 
trances, lâchés seulement pour la forme, ces 
états éphémères, et peu instruits de leurs 
devoirs , protesteraient qu'ils veulent s'en 
rapporter a tout ce que la haute sagesse et 
la grande bonté du conseil décideront. Une 
révolution, au contraire, ménagée par la voie 
que je vous ai indiquée, serait d'autant plus 
avantageuse, que l'amour de l'ordre et des 
lois, et non d'une liberté licencieuse, en serait 
le principe. Je me défie d'une liberté dont les 
gens de guerre sont les vengeurs : s'ils oppri- 
ment le tyran, il est rare qu'ils n'usurpent 
Îias la tyrannie. Cromwell aura toujours des 
mitateurs. La sagesse de vos magistrats 
semblerait se communiquer à tous les ordres 
de l'Etat, et disposerait les esprits à agir en 

i faveur des lois avec courage, mais avec pru- 

' dence et avec méthode. » 

Ce discours faisait renaître, monsieur, quel- 
que rayon d'espérance dans le fond ae mon 
cœur J^avais écouté milord avec avidité et le 
désir d'être persuadé : il se tut, et, après 
avoir médité pendant quelques moments sur 
ce que je venais d'entendre, je lui dis triste- 
ment qu'il n'avait couru aucun risque de trahir 
l'Angleterre, en me révélant son secret. 

« Milord, ajoutai-je, vous faites trop d'hon- 
neur à notre parlement, permettez-moi de 



-^ 125 — 

TOUS le dire ; on le voit de trop loin dans le» 
pays étrangrers, pour le bien connaître. Après 
avoir travaillé de toutes ses forces à rendre le 
roi tout-puissant, on dirait qu'il a été effrayé 
lui-même du colosse de puissance qu'il avait 
élevé, et que, dans la crainte d'être détruit par 
son propre ouvrage, il aurait voulu revenir 
sur ses pas. Se mettant à la place de la na- 
tion qui n'existait plus, il s'est fait une sorte 
de plan de gouverner le roi par le crédit qu'il 
a sur le peuple, et le peuple par le nom du 
roi. Peut-être nos gens de loi n'ont pas des 
idées bien claires et bien développées de ce 
système, car ils paraissent marcher à tâtons, 
et avancer ou reculer selon que les circons- 
tances leur sont favorables ou contraires. 
Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux qu'ils 
ne se nattent de représenter la nation ; ils le 
disent publiquement ; ils ont eu la lâche am- 
bition d'imprimer dans leurs mémoires que le 
parlement est au-dessus des états, parce qu'il 
est inséparable de la personne du roi. Com- 
ment voulez-vous donc qu'ils demandent la 
Jenue des états î Ils n'en leront rien; ils croi- 
raient perdre leur crédit . et leur considéra- 
tion. — Quelle folie, repartit milord en m'inter- 
roinpant? A la bonne heure que votre parle- 
ment, s'il lui plwt de confondre la cour de 
tustice de vos premiers rois avec le Champ» 
de-Mars ou de Mai, je pense tout ce qu^il 
voudra de son origine et de son pouvoir ; mais 
peut-il croire sérieusement que le temps, les 
événements, de nouvelles circonstances et des 
révolutions continuelles ne l'aient pas entiè- 
rement dénaturé ? J'ai ouï dire que la robe, 
chez vous, n'est regrardée que comme un ra- 
massis de bourgeois qui peut mériter le res- 
pect du peuple, mais qui est peu considéré par 
votre nombreuse noblesse. Je lui prédis donc 
que, si elle veut faire violence aux mœurs 



publiques en établissant une aristocratie pax^ 
fementaire, un parta^re d'autorité avec le roi, 
culé échouera nécessairement dans son entre- 
prise. Si le parlement examine les progrès de 
la puissance royale depuis Philippe le Bel, il 
âuf gu'il se reproche d^avcKr trahi i'Btat, ou, 
pour'Vexcuser, qu'il convienne que le âtrdeau 
ao^ fi se croit chargée est trop pesant pour 
lui. et qu'il était incapable de r^résenter la 
nation et d'en soutenir les droits. Quelles con- 
séquences né doitril pas tirer pour l^venir? De 
quel front oserart-il se dire le gardien, le pro- 
tecteur des lois, tandis que le gouvememeot 
se déforme continuellement sous yos yeux T 
Si toutes les parties de fEtat sont <^prl- 
mécâs, le parlement sera-t-il préservé par mi* 
racle de la ruine générale t II est ouissaot au- 
jourd'hui, parce que Paris le croit Janséniste, 
que vos étourdis de ministres ne Jouissent ^ 
craucune considération, qu'ils se conduiflent 
sans adresse et que le public est bien aise 
de voir une barrière contre leur piespotisme. 
Mais ce public ne se lassera-t-il pas à la fin 
de respecter et de protéger un corps qui 
se contente de faire des remontranees inu- 
tiles et qui n'est occupé que de ses inté- 
rSts? Si chaque ordre des citoyeas GCaocoa- 
tume patiemment à la misère et à la ser- 
vitude, si le gouvernement acquiert, par bar 
sard, blus d'esprit; sans avoir de meilleures 
intentions ; quelle ressource volare parlement 
trouvera-t-il alors en lui-môme pour prévenir 
sa décadence ? n sait, par sa propre expé- 
rience, qu'on peut lui fermer la bouche, lui 
interdire l'usage des remontrances, et le for- 
cer à transcrire sur s s registres tout ce qu'on 
voudra. Voilà donc ces superbes magis&ats, 
les protecteurs de la nation, réduits a n'être 

Sue des juges de village. Ces réflexions, ajouta 
lUord, sont simples; tout le monde peut les 



11419 ; le paiement les fet& inMlHbiement. et 
àbYez sûr que danis des cireonstanees qm m 
prépaarailt... — Non. non, milord, lai ai0->)e 
«ree TiTscité en rinterrompant, Jo ne pute me 
titrer à tos espérances; par mathenr les in- 
ctivichiB qni eottiposent aujoiiird'hui le Parie- 
BWBt ne se piquent point de patriotisme^ et 
ne portent pas lenrsTuesaussi loiaqueTOUS : 
petn-étre même ne se soueienit-ile pas de la 
gloire et du bien de leur compagnie. Qs Tei»- 
lent qu'elle soit puissante dans le temps qu*ile 
oeeapent leurs offices, parce qu'ils ûrent de 
là toute leur considération : peut-être sont-Ue 
afisez aTeugles pour croire leur crédit inalté* 
raible; peut-être ont-ils la manie de penser 
qirïis sont plus importants It proportion que 
les autres ordres sont plus avilis. Je Toue 
réy^e à mon tcmr mon secret. Aht milorâ, 
nailord, si tous ayiez vu de prés comme moi. 
messieurs, tels et tels ; si vous aviez raisomii 
avec ces pères eonserUt, qui sont des chefs de 
bandes; si tous saviez comibien ce qui n'ess 
pas janséniste est corrompu ; si vous saviez 
que ce qui est janséniste tfest bon que pour 
se fttire acheter un peu plus eher; si vous sa* 
viOE combien nos robins. malgré leur vanité, 
scHst sensibles à la familiarité des grands soi* 
gnemn. et dupes des politesses dm <k)urti- 
san? Faites-moi, milord, la grftœ de m'en 
croke ; n^espérons rien de ces petites gens. 
Ooeupes du moment présent et de leurs rentes 
sur môtel-de-Vilie, us ne se conduisent ea*au 
jour le jour; ils ne travaillent qu'à ftôre durei^ 
la BOiachine autant qu'eux ; l'avenir les inmiièle 




pas encore assez affaissé les esprits 
corrompu les mœurs, pour qu'ime pareille 
lâcheté forme le caractère des citoyens;, qui, 
malgré tout ce qu'on peut leur reprooliér. 



— 128 — 

eoinposent la classe la plus estimable de votre 
nation. Si le parlement ne fait pas ce qu*il 
doit faire, prenez -vous-en moins à lui qu'au 
public entier. Pourquoi Paris voudrait-if que 
cette compaj^ie eût d'autres mœurs que les 
siennes, et rut plus éclairé ? Que les lumières 
s'étendent et se multiplient, que les citoyens 
sentent le besoin d'une réforme ; qu'ils la d^ 
sirent, et je vous réponds que nos magis- 
trats, en défendant les iois. ne se déclareront 
Sas contre la liberté. Toute l'Europe a été édi- 
ée de leur courage et de leur constance : on 
leur a payé un juste tribut de louanges : 




lord, qu'un bas intérêt anime des hommes à qui 
l'étude des lois doit inspirer quelque goût 
pour l'ordre et la justice ; laudrait-il leur sup- 
poser une mesure d'esprit surnaturelle, pour 
qu'ils jugeassent qu'en demandant et oote- 
nant par leur persévérance, la convocation des 
états généraux, ils augmenteraient considé- 
rablement cette autorité dont vous les croyez 
si jaloux, et ne craindraient plus qu'une ban- 
queroute dérangeât l'Hôtel-de-Vule et leur 
fcrtune î Imaginez-vous des ministres effrayés 
et confondus, et tous les ordres de la nation 
réveillés sur leurs intérêts ; quel rôle éclatant 
ne feraient pas les parlements ? Ils jouiraient 
d'un crédit immense dans les états qu'ils au- 
raient créés. 8'ils voulaient y former im or- 
dre séparé, comme ils firent, si je ne me 
trompe, sous votre Henri II, ils en seraient 
sans doute les maîtres : ce sont deux ressorts 
bien puissants que la crainte de la cour et la 
reconnaissance enthousiaste d'une nation aussi 
ardente que la vôtre. Mais si, tout préjuge de 
gentilhommerie mis à part, les parlements 
avaient le bon esprit de ne se mettre qu'i la 



— 129 — 

tôte du tiershétat, ils donneraient à cet ordre 
essentiellement le plus puissant, une considé- 
ration dont ils retireraient le piïncipal avan- 
tage, et oui affirmerait les droits et la liberté 
de la noblesse ; car remarquez que cet ordre 
ne peut jamais être libre ex puissant dans un 
pays où le peuple est sous le joug. » 

vous devez être bien content, monsieur, des 
efforts que fait milord Stanhope pour nous, 
rendre nos états généraux : vous les aimez ; 
je vous ai souvent entendu parler de ceux que 
nous avions autrefois ; vous les regrettez, et 
c'est la partie de notre histoire que vous avez 
étudiée avec le plus de soin. Pour moi. sans 
oser^jBncore me livrer à Tespérance. je me 
borne à juger de ce que 4e Parlement devrait 
faire pour rétablir notre ancienne liberté. Si 
je n'étais pas persuadé de l'énorme corrup- 
tion de nos mœurs, du pouvoir du gouverne- 
ment malgré sa faiblesse, et de Tignorance 
du public dans ce qui regarde Tadminis- 
tration politique, je serais étonné qu'ayant 
entre les mains un moyen si simple et si efft- 
cace d'arrêter les progrés du despotisme et 
de remonter l'âme de notre nation, aucun de 
nos magistrats n'ait encore songé à en foire 
usage. 

Quand je vis que milord entamait cette 
grande question, je ne pus m'empêcàer de 
L arrêter 

« Nous allons bâtir sur le sable. Que nous 
importe, lui dis-je, de raisonner sur des états 
généraux que nous n'aurons point? Voyons, 
milord; peut-être trouverez-vous quelque au- 
tre moyen de nous les rendre. Je ne puis 

prendre confiance — Non , me répondit-il 

vivement : je vous ai tout dit ; tout le reste 
ne me paraît que des chimères qui ne vous 
satisferaient pas. Je crois bien, qjouta-t-il. que 
votre parlement ne profitera pas de cette bouf- 

MOITS R DB^OIBV. 5 



— 130 — 

fée de puissance pour exécuter ce que vous et 
moi nous désirons : mais en se voyant dé- 
cheoir du point où il est. il ne manquera pas 
de réfléchir sur la fragilité de sa fortime, et 
11 sentira la nécessité de rendre la nation li- 
bre, s'il ne veut pas être toujours sous le fouet 
du despotisme. Quoi qu'il en soit, avant que' 
d'avoir des états généraux, il est bon de sa-^ 
voir ce qu'ils doivent être , si on veut qu'ils 
soient utiles quand on les aura. » 

Je me rappelai les mauvais propos qui sont ' 
dans la bouche de tout le monde des qu'on : 
parle des états. 

^ « A quoi sont-ils bons î dis-je à milord, nous 
en avons eu; quel bien produiront-ils erp^re? 
Nous n'avons pas assez de tenue, de constan- 
ce, de fermeté , en un mot assez de caractère 
pour les rendre utiles ; et dés qu*ils ne font 
pas un grand bien, ils causent un grand mal. 
Les débutes des trois ordres seront corrom- 
pus, lâches et sots; et de tous ces person- 
nages, il se formera une cohue où le sens 
conunun ne pénétrera iamaîs. Nous sommes 
malheureux de la façon de trois ou quatre se- 
crétaires d'État; cela est bien suffisant : faut- 
il que nous ayons à gémir des sottises de six 
cents députés dont nous serons les dupes et 
les victimes? » 

Voilà, si je ne me trompe, monsieur, le» 
grandes objections dont vous avez eu cent 
fois les oreilles rebattues : j'eus le courage de 
les proposer à milord : 

« Mais ce n'est pas sérieusement, m'a-t-il dit 
après m'avolr écouté jusqu'au boni, que vous 
me tenei de pareils propos î — n est vrai, lui 
répondis-je en riant^ que je me défie un peu 
de la force de ces raisonnements ; ce n'est pas 
ma faute si tout Paris ne pense et ne dit rien 
de meilleur. — Il est plaisant, reprit-il, qu'on 
ne veuille pas avoir de bons états, parc» 



— 131 — 

qxCtax n^âd a eu autrefois que de mauvais? H 
D'est point du tout prouye qu'ils fassent de 
granos maux, quand ils iropérent pas de 
grands biens : on prend pour un mal produit 
par ces assemblées , celui qu'elles ne peuveol 
pas empêcher, lorsqu'elles se tiennent sans 
régla, sans forme et sans police. J'aimerais 
auumt dire qu*un bomme (resprit et d*hoii- 
neur n'est bon à rien , parce qu*un sot fripon 
est incapable de tout. La logique de Paris est 
adnûrabLet Je veux croire, poursuivît mllord, 
car nous parlons entre nous sans flatterie , 
que vous n'avez pas actuellement toutes les 
qualités propres & rencîre vos états ausBi 
utiles qu^ pourraient Têtre; mais {dus 
YOOB ^ilE^erez de les établir, plus vous tous 
trouverez frivoles ou aimables, indifférenta 
pour le bien et remplis de pr^'ugés; peut-être 
xoême arrivera-t-U, un moment, qu'abasourdis 
par la crainte, vous n'aurez p\na le courage 
o'dtre légers ex badins. N'accusez pas la na- 
ture de vous avoir formés d'un limon mains 
cohérent dans ses parties que tes autres hom- 
mes. Comment une nation qui obéit àun gou- 
vernement sans principes, s'accoutumerait- 
êUe à avoir un caractère? A force de voir des 
jaconséQuences et de vous plier à tous les ca- 
prices diB vos princes, de leurs maîtresses ek 
Se leurs nmûstres, il faut bien qu'avec sou- 
plesse vous soyez tout et que vous ne soyez 
nen. Un peuple ne s'occupant pas d'affaires 

ribliques est réduit & &ùre simple spectateur^ 
faut bien qu'il amuse son oisiveté par des 
misères et. des galanteries qui rapetisse^ 
l!esprit et le cœur. Formez d'abord unecohù^ 
et je vous réponds que le sens commun ^ m^- 
sétrera, et que cinq ou six cents députés xè- 
ront moins de sottises que vos trois ou quatcS 
secrétaires d'Etat et leurs bureaux.— Milar^i^ 
repris-je, je suis tenté de vous ^sxûre; j'en- 



— 132 — 

trevois vos raisons : Tamour de la patrie 
et de la liberté commence & murmurer dans 
notre cœur ; Je comprends que nos députés 
auront plus d^intérêt que des ministres à faire 
le bien ; cependant je vous prie de faire at- 
tention que votre parlement d'Angleterre se 
laisse souvent corrompre par un çrince beau- 
coup moins riche et beaucoup moms puissant 
qu'un roi de France : comment vomez-vous 
donc que 'nos états contrebalancent en nais- 
sant la puissance royale? Croyez-vous qu'un 
prince qui ne les aura assemblés gue malgré lui, 
manquera de moyens pour en faire une parade 
ridicule? ~ Et vous, me répliqua milord avec 
chaleur, croyez-vous qu'un monarque obligé 
de céder à la force des circonstances sera bien 
propre à se faire craindre et respecter, et qu'il 
remplira les provinces de lettres de cachet 
pour se rendre maître des élections? Le char- 
me sera détruit, les yeux seront ouverts; ses 
. créatures le regarderont comme \m disgracié, 
cacheront par prudence leurs anciens senti- 
ments, s'ils les conservent encore. Plus votre 
despote aura regimbé contre l'éperon et se 
sera débattu dans ses harnais, moins il lui 
restera de moyens pour avilir les états ; et 
leur zèle pour le bien public croîtra à propor- 
tion de la résistance qu'ils auront rencontrée. 
Croyez m'en sur ma parole, ou plutôt croyez-en 
iBL marche toujours constante des passions hu- 
maines : dés que votre nation aura assez de 
sagesse pour demander là tenue des états 
généraux, et assez de fermeté pour l'obtenir, 
elle ne sera point assez imbécile pour se con- 
<œnter d'une vaine représentation: les con- 
"praires ne s'allient point.» Aujourdhui qu'on 
71e croupit point dans une ignorance mons- 
trueuse, qu'on a la méthode d'étudier et de 
•raisonner, qu'on connaît les sources où il faut 
puiser les vérités historiques et politiques, 



— 133 — 

mille brochures paraîtront sur le champ pour 
instruire le publ c de ses intérêts. On reâier- 
chera quelles ont été les fautes de vos anciens 
états; on examinera quelle a été leur forme 
et leur police; on étudiera les causes géné- 
rales et particulières de leur décadence et de 
Touhli entier dans lequel ils sont tombés. 
Les marins ont des cartes qui sont du plus 
grand secours pour la navigation; vous tous 
ferez, si je puis parler ainsi, des cartes poli- 
tiques qui marqueront avec précision les 
écueils, les bancs de sable, les courants, les 
côtes saines ou malsaines, les ports, etc. 
L'histoire étrangère vous fournira des lumiè- 
res ; vous pouvez proûter de la sagesse et de 
l'imprudence même de vos voisins : les Sué- 
dois, vos anciens amis, vous offriront leur 
exemple. Si souvent notre parlement d'An- 
gleterre ne peut résister au roi ou à ses mi- 
nistres corrupteurs, n'en concluez rien contre 
Yos états naissants. Nous nous trouvons au 
moment de la décadence pourn'avoir pas pris 
les mesures nécessaires pour conserver notre 
liberté : Je ne sais quelle malheureuse imj^ul- 
sion nous précipite a Tavilissement ; une im- 

Siilsion contraire portera vos états au bien; 
s auront l'ardeur de la jeimesse, et notre 
parlement a la pesanteur de la décrépitude, 
vous craignez que vos états ne fussent trop 
mous, et moi je craindrais qu'ils ne fussent 
trop vifs : j'ai peur que, vous mettant une 
fois en tram de réformer les abus, vous ne 
voulussiez devenir tout d'un coup des gens 
parfaits : il y a cependant une route dont vos 
états naissants ne pourraient s'écarter sans 
un extrême péril : ils doivent se comporter 
avec une extrême circonspection :ils devraient 
faire semblant de ne pas voir tous les abus; 
ils devraient les traiter avec la plus grande 
indulgence. Voyez avec quelle adresse un pré- 



— 134 — 

eeptepx s'y prend pour réparer dans un em- 
&nt les commencements d'une mauvaise édu- 
cation ; il tolère pour acquérir de Tempire. 
plus les vices sont grands et répandus, moins 
il fiiudrait les attaquer de front; car tous les ; 
malhonnêtes gens qui en profitent ne man- ; 
quecaientpasde se révolter i la fois *^ Ils se \ 
flgueraienJ ; ils calommeraiedt les bons citoyens '< 
et parviendraient sajxs doute par leurs intrl- v 
gués et leurs naensonges à empêcher des opé- ^ 
rations sages« mais prématurées, eità décrier 
leurs auteurs. » 

voici, monsieur, la marche que lïïîlQrd Sta»- 
)X>pe proposerait a nos états : 

« Avant que de vouloir agir. îl faut;, dît-il# 
aûster et assurer son es.istence; 'ainsi les 
états ^doivent nécessairement ne se point sé- 
parer sans avoir fiait publier une Joi fonda- 
mentale, yme pragmatique sanction^ par laquelle 
il sera ordonné que tous les deux ou trois an? 
les représentants de la nation chargés de sjss 
pouvoirs seront assemblés, sans qu'aucune 
raisan puisse y mettre obstacle, et sans avoir 
besoin d'être convoqués par un acte particu^ 
lier. ES^ tel temps file .et marqué, chaque pro- 
vinca dhoislra ses députés qm se rendront à 
paris pour ouvrir les étai;s un certain jour dé- 
terminé: les états ne pourront être casséi^ 
dissoMS, s&)arés, proroges ni interrompus dans 
^exercice de leurs délibérations : et en se sé- 
parant, ils seront libres d'indiquer une assemr- 
t)lée exiraordinaire et de s'ajourner suivanSt 
oue les circonstances pourront le demander. 
iTabord on fera des r^lements pour ^établir 
la forme, l*ardre et la poliee des assemblâss, 
Jes privfléges des députes, qui ne seront iuata- 
çiaoles que des états, et pour assurer la liberté 
«ans leurs élections. Mais ce n'est pas asse^ 
fcme d'éviter une confusion anarcîuque. leB 
ftw» auront de« ennemis puissants; ll|i dqi- 



- m - 

vent dond trayailler à se faire des amis consi- 
dérables. Point de zèle indiscret (c*est toujours 
le refrain de milord). La vanité et Tavarice 
sont aigourd'hui les deux mobiles de toutes 
nos actions; il faut donc prendre garde d'ef- 
iaroucber ces deux passions: elles sont impla^ 
cables. Loin d'exiger que les grands renoncent 
À des prérogatives qui peuvent être à charge 
k la nation, il faut au contraire faire espérer 
des distinctions plus flatteuses, et une gran- 
deur plus réelle. Que chaque citoyen surtout 
Boit sur de sa fortune, et qu'on n'alarme point, 
par une économie mal entendue, les créanciers 
de l'Etat. Dans le temps qu'on n'a encore que 
des hommes communs, il ne faut pas être as- 
sez fou ponr exiger de l'héroïsme. Nous avons 
eu des rois despotiques ; il est juste de faire 
encore pénitence^ pendant quelque temps, de 
cette folie. Les états pleins d'égards pour les 
seigneurs et la noblesse, doivent donc se 
charger de toutes les dettes de la couronne; 
il faut guérir l'Etat, mais par un régime doux 
et ne pas oublier que c'est un malade affaibli 
par de longues maladies, que son tempérar 
ment est dégradé, que sa convalescence doit 
être lente, et qu'en la hâtant par des remède» 
violents, on courrait risque de la retarder. » 

Ce n'est pas tout, monsieur; milord veut 
que les états, avant que de se séparer, s'ajour- 
nent pour l'année suivante, et supplient le roi 
de trouver bon que depuis leur première as- 
semblée jusqu'à la seconde, ils établissent dans 
la capitale et dans quelques provinces dif- 
férents bureaux de leurs commissaires. Ces es- 
pèces de tribunaux, soumis à la seule juridic- 
tion des états, s'appliqueront principalement 
à connaître les abus qui se sont introduits 
dans toutes les branches de l'administration, 
et les plaintes légitimes que les corps et com- 
paunautés pourront faire. Conférant sur le» 






— 136 — 

maux de la nation et les moyens les pluspro- 
près èi y remédier, ils prépareront les matières 
sur lesquelles les états prochains délibère-! 
ront. Ce sera là un point de ralliement pour 
tous les bons citoyens, et un épouvantail pour 
les intrigants et les malintentionnés. L'amour 
de la liberté et le respect pour les lois pren- 
dront ensemble de nouvelles forces, m ces 
commissaires sont spécialement chargés d'é- 
tablir dans chaque province des états parti- 
culiers, qui s'assembleront tous les ans. pour 
travailler et leurs affaires particulières, et dont 
les délégués formeront rassemblée des états 

Vous voyez, monsieur, qu'il s'établira insen- 
siblement des usa^s contraires à ceux que 
nous avons aujourd'hui. L'autorité royale s'est 
formée peu à peu, celle des états généraux 
fera les mêmes progrès, et les fera plus rapi- 
dement, quoique sans violence. Quelles que 
soient d'abord les fautes des représentants de 
la nation, ils les répareront, pourvu qu'ils 
aient la prudence d'assurer leur existence. La 
liberté produit le patriotisme: et l'amour de 
la patrie ne s'allie jamaispour longtemps avec 
l'ignorance et la stupidité. Pourquoi se don- 
nerait-on aujourd'hui la peine de valoir quel- 
que chose? Nos mœurs, nos lumières, nos ta- 
lents dépendent des circonstances où nous 
nous trouvons. Le pouvoir arbitraire encou- 
rage les sots et les fripons, et il est si com- 
mode de faire fortune sans penser et sans 
faire le bien t que la scène change, et nous 
aurons, sans effort, de l'esprit et ae la probi- 
té, ou reffortque nous ferons nous deviendra 
agréable. 

En supposant que le parlement veuille bien 
connaître ses intérêts et remplir ses devoirs 
à l'ég^ard de la nation, nous voua parvenus, par 
l'établissement des états généraux^ à être plus 



— 137 — 

libres que ne le sont aujourd'hui les Anglais. 
Ce moment arrivera-t-ilî Milord Tespére; pour 
moi. je vous Tavoue, je n'ose avoir la même 
confiance. Quoi qu'il en soit, il m'apprendra 
demain par quel art un Etat libre peut et doit 
conserver sa liberté. Si ces leçons doivent être 
éternellement inutiles pour nous, elles servi- 
ront peut-être à d'autres peuples. Adieu, mon- 
sieur, je vous embrasse de .tout mon cœur* 



A Mariy, ce 18 août 1758. 



LETTRE SEPTIÈME 

Cinquième entretien. — Eclaircissements snr Tentre- 
tieii précédent. ~ Moyens pour affermir la liberté. - 
De la puissance légisiaiive, — Du partage de la puis- 
sance exécutrice en différentes branches. 

La conversation dont je finis hier . mon- 
sieur, de vous rendre compte, produisit un ef- 
fet smgulier sur moi. Je ne voyais alors qu'à 
moitié, et pour ainsi dire à travers un brouil- 
lard, les objets que milord m'avait présentés. 
Etrange pouvoir de l'habitude et de nos pré- 
jugés î Notre raison, pour goûter la vente, a 
besoin de se tamilianser avec elle. Taptôt je 
doutais de ce qui m'avait paru le plus évident 
dans notre dernier entretien; j'accusais mi- 
lord dem'avoir fait illusion par son éloquence, 
l'abondance de ses idées et la rapidité avec 



— 138 — 



laquelle il me les avait présentées ; je n'oppo- 
sais aucune difficulté, aucune réponse précise 
À ses raisonnements, mais il semblait en pré- 
senter mille. Tantôt impatient de ne plus voir 
<;i^ùe les lois au-dessus de moi , mon imagina- 
tion voulait deviner ce que milord devait m'ao- 




conseilferau parlement ; je montais sur lesfleurs 
de lys, je parlais de Tamour de la liberté sur le 
ton de Démosthéne : ces beaux moments ne 
duraient pas ; las de haranguer une auguste 
assemblée de sourds , je descendais tout hon- 
teux de mon ti'ibunal ; mais le ne me défai- 
sais pas aussi facilement des idées de réforme 
qui m'occupaient, que de ma magistrature. 

Entraîné et combattu à la fois par l'espé- 
rance et par la crainte, à peine avais-ie ima- 
finé quelque établissement favorable à la li- 
erté et au pouvoir que je voulais donner h 
nos états généraux, que je me trouvais as- 
siégé par une foule innombrable d'obstacles et 
de difficultés. Je ne savais comment faire face 




qui ^ 

concertaient mon patriotisme et ma politique. 
Je m'avouais vaincu, et pour consoler mon 
aznour-propre dans ma défaite, je me rappe- 
lais ce que tant de politiques ont dit, qm ia 
liberté est perdue sans retour, quand, en la 
perdant, un peuple a en mêw^ temps perdu 
ses mœujrs, ïf »f^ »^ 

Il n*est pas possible, me disais-je, que mi- 
lord ne se trompe ; il ne nous connaît pas bien ; 
voyez cofnim il est prévenu en faveur de noi 
eem de lois : il nous fait trop d'honneur, 
Quand les parlements réunis pourraient se 
résoudre h demander les étate généraux: 
qu^d <^ étq.ts fier^ent aeseimblés, quai en 



— 139 — 

serait le fhiit? La montagne en travail anftm* 
terait une souris. Ce doux nom de liberté n'a 
jamais chatouillé agréablement notre oreillei 
Comment parvenir & faire connaître le prix 
de la liberté à des grands qui se sont prosti-' 
tués et qui se vendent tous les jours à la ia^ 
rearl Us se sont i^it des besoins de* mille 
misères dont ils devraient rougir, et dont leur 
âme dégradée se glorifie. Les vices qui sem- 
bleraient ne devoir être que le partage de nos 
valets, ont infecté la cour. Jetez les yeux suc 
le clei^ ; jugez, et espérez si vous Tosez t 
Quelques-uns de nos magistrats sont encore 
mgnes d*étre les organes des lois ; mais h 
quoi vous servent les Gâtons dans la lie de 
Romulus? Ils sont entourés d'hommes mt cor- 
rompus, ou timides, ignorants, jansënisteSy 
moimisies, fanatiques, quelquefois irréligieui: 
et indifférents sur le bien public. Voyez Paris. 
Le bourgeois, lassé de son oisiveté et occupô 
de ses seuls plaisirs, y copie ridiculement les 
vices des courtisans. Ce torrent a déjà inondé 
et dévasté nos provinces. 

« Milord, lui dis-je en commençant notre 
promenade, vous m'avez fait passer la plus 
mauvaise nuit du monde : j'ai voulu arranger 
nos états; je me suis tracassé pour affermir 
notre prétendue liberté, qui vraisemblablement 
ne sera jamais établie, et je n*ai point dormi. 
Mais je m'en venge, et je me sms levé en ne 
croyant pas un mot de tout ce que vous me 
diîtes hier. Voici me& raisons, n mut avoir de 
l)onnes mœurs pour recouvrer la liberté, puis- 
qu'on ne peut même sans leur secours la con- 
server; les nôtres sont mauvaises et très mau- 
vaises: ainsi cette liberté dont vous m'avez 
flatté, n'est et ne peut être qu'une belle chir 
mère pour nous. Ou avez-vous donc à me répon- 
dre?— Que j'ai déjà répondu à cette difficulté, 
me dit-il en riant; et c'est parce que Je saiF 



— 140 — 

très bien que vous ne valez pas grrand'chose, 
que je vous ai tant répété que vos états, en 
essayant de vous rendre libres , ne sauraient 
d'abord se conduire avec trop de circons- 
pection et de ménagement. Vraiment, ajouta- 
t-il si Vous étiez de ces braves gens sans 
luxé, sans avarice, sans mollesse, que le 
mot de pouvoir arbitraire fait frémir, je vous 
parlerais un tout autre langage. Je n'ignore 
pas que l'amour de l'argent est l'âme de tou- 
tes vos pensées, et que vous recherchez les 
honneurs en vous couvrant d'ignominie ; 
aussi proportionné-je mes remèdes à votre 
tempérament C'est parce que toute idée 
d'égalité vous choque, que vous êtes accou- 
tumés avec les abus du despotisme jus- 
qu'à trouver les lettres de cachet une assez 
bonne institution , que tous les ordres de l'E- 
tat sont divisés par des rivalités ridicules et 
se méprisent mutuellement, que vos hommes 
formés par des femmes galantes ne sont en 
vérité que des femmelettes ; c'est, en un mot, 
parce que vous n'êtes pas dignes d'être libres, 
que je veux que vous le deveniez peu à peu, 
et que vous naspiriez pas d'abord a un gou- 
vernement trop parfait. Quand un roi, pour- 
suivit milord, n'abusera pas scandaleusement 
de son pouvoir, que ses midtresses ne seront 
qu'impertinentes, que ses ministres, ni trop 
sots ni trop méchants, laisseront aller les 
choses leur train ordinaire ; je conviens que 
vous n'avez pas assez de vertus pour désirer 
quelque chose de mieux. Un homme sage vous 
présenterait alors sans succès le danger d'une 
situation précaire où rien n'est fixe. On vous 
inviterait en vain à donner un appui so- 
lide aux lois; que servirait de vous entre- 
tenir de ces devoirs du citoyen dont nous 
avoiis tant parlé? Vous en ririez ; je crois. 
Dieu me le pardonne, que si on vous offrait 



— 141 — 

alors la liberté, vous la refuseriez : mais s'il 
arrivait un règne où tout allât de travers, où 
chacun tremblât pour sa fortune domestique, 
où la nation fût plus malheureuse au dedans 
qu'à son ordinaire, et déshonorée au dehors : 
le vous demande si vos âmes sont tellement 
abruties et dépravées, que vous fussiez insen- 
sibles k, cette situation. Si cela est, vous avez 
raison ; vous ressemblez à ces Romains à qui 
Marc-Auréle tentait inutilement de rendre 
quelque goût pour la liberté ; et je me tais. 
Slais ne vous livrez pas à rhumeur.: voyez 
vos concitoyens tels qu'ils sont, et convenez 
oue depuis quelques années vous êtes indi- 
gnés contre le despotisme, que vous desurez 
d'en voir finir les abus, et que dans la fermen- 
tation où sont les esprits, vous tenez aujour- 
d'hui, et assez publiquement, des discours 
bien plus hardis que ne l'étaient, il y a douze 
ans, vos pensées les plus secrètes, vous avez 
eu des magistrats très coyrageux , et le pu- 
blic, qui au&efois les aiu-ait crus imprudents, 
lésa trouvés sages. J'admire les progrés de vo; 
tre nation ; et peut-être en seriez-vpus étonne 
comme moi, si vous n'aimiez pas déjà assez la 
liberté pour désirer qu'on y marchât a plus 
ffrwids pas. 11 sufût d'être las de^. situation 
nour en désirer une autre: mais ce desirdoit être 
Kms force, tant qu'Un'est accompagne d'aucune 
^ espérance, et le cœur ne s'ouvre pas aisément 
\ à cette espérance sous un gouvernement des- 
potique, ou le citoyen, n'osant se confiera son 
concitoyen, compare sa faiblesse ou plutôt son 
néant au pouvoir sans bornes du maî^^<lS 
le^uveme. N'exigeons pas des miracles de 
tous les hommes, n ftiut que les plamtes cir- 
Silent sourdement dans tous. les ordres d mae 
nation • il faut que les passions, tour-a-tour 
Si^?s'et calmées, préparent pendant lonf- 
temps une révolution, pour qu^il arrive enfin 



^ 112 — 

m BMiment propre à rexécater. Remarqrieey 
)e vous prie, me dit milord, que la seule pro- 
positiim que iërait le parlement de conyoquer 
fes états généraux, augmenterait nécessaire- 
ment Yotre courage, vos lumières, et votre 
smouT pour Tordre et le bien ; parce que voua 
aurieB âors un objet fixe, et que vous pour« 
rteK espérer d*y atteindre. Si vos états, en se 
condoisaDt de la manière que je vous disais 
liier, ménageaient les préjugés publies et les 
intérêts des particuliers, et donnaient aux 
ïois l'autorité qu'ils ôteraient au prince, vous 
avouerez que le goût encore incertain de vo- 
ire nation pour la liberté se changerait en 
une passion très active. Ne comprenez-vous 
pas que vos mœurs commenceraient à se cor- 
riflfer malgré vous, dés que vous sentiriez la 
nécessité d'une réforme f II n'y a pas jusqu'à 
cet engouement auquel vous êtes si si^ets, ^ 
qui vous a tait faire tant de sottises, qui ne 
vous f 4.t alors avantageux. Chacun voudrait 
imiter alors le premier honnête homme qui 
ferait, par vanité, une action louable : l'ému- 
lation qui vous rend aujourd'hui si flatteurs, 
vous rendrait alors vertueux-, l'inconstance 
de votre caractère vous servirait elle-même à 
vous corriger, et vous perdriez votre légèreté. 
Je gage que quelqu'un de vos miUionnai- 
res serait honteux de sa fortune, et que 
guelque grand seigneur donnerait un exemple 
de générosité A peine auriez-vous rompu les 
liens de l'habitude et secoué votre paresse, 
qu'un premier pas vers le bien vous mettrait 
en état d'en^ faire un second, et puis un troi- 
sième, et même un quatrième. Vous ne verriez 
jgus les objets comme vous les voyez auiour- 
oTiui; vos affections changeraient, et votre 
courage et vos ressources se multiplieraient & 
mesure que le succès étendrait vos lumières et 
vos espérances. Les mœurs des Romains, du 



— 143 — 



•tamps de César et de Pompée, étaient bien 
détestables; mais ce n'est pas parce qu'ils 
avaient nos yices, quMl leur était impossible 
de recouvrer leur liberté; c'est que les bons 
citoyens, me dit milord en plaisantant, étaient 




trop grand intervalle; il fallait se contenter de 
quelque chose de moms parfait et de plus pro- 
portionné à la corruption des esprits. Comme 
on ne déchoit du comble de la vertu dans Ta- 
bime du vice que par degrés, la nature ne 
permet d'y remonter que pas à pas, et on ne 
viole jamais impunément ses lois. Observez 
avec soin qu'il était impossible de rendre à la 
république son ancienne autorité, depuis que 
les proconsuls qui n'étaient i)lus sous sa main 
et dont la magistrature avait été imprudem- 
ment proloAgee, s'en étaient emparés. N'étant 
plus forcés d'obéir aux décrets du sénat et du 
peuple, parce qu'ils avaient à. leur disposition 
{es armées avec lesqueUes ils pouvaient venir 
fondre sur Rome et l'asservir ; c^était allumer la 
guerrecivile et hâter l'établissement de la tyran- 
nie, quedelesirriteretlestraiterensujet8.il ^ 
vrai que l'énorme cupidité des Bx)mains, leur 
luxe, leur mollesse, leur mépris pour toutes les 
yerius, furent autant d'obstacles insurmon- 
tables au retour de la liberté; mais ne vous flat- 
tez pas d'être aussi méchants qu'eux : il faut 
avou* été capable des vertus les plus sublimes, 
pour être corrompu comme le furent les Eo- 
mains. D'ailleurs, ^us ces Romams désiraient 
la ruine entière aes leiâ, les uns pour être des 
tyrans et jouir de la fôf tune du monde entier, 
les autres pour vendre à ces tyrans une li- 
berté dont ils étaient las. Que pouvait-on alors 
espérer pour le bien public? Mais cette situa- 
tion n'a rien de pareil à la vôtre, puisque dans 



— 144 — 

la refonte du gouvernement dont il 8*agft 
parmi vous^ nous supposons, au contraire, que 
c'est la crainte de la tyrannie et l'amour de 
Tordre, qui demandent et obtiennent la tenue 
des états généraux. C'est Tanarchie qui don- 
nait de mauvaises mœurs aux Romains; c'est 
le despotisme qui vous a donné les vôtres. Si 




toute idée de liberté; vous n*êtes que des es- 
claves qui ne rompront jamais leur cha ne. » 

Il n'€»t donc pas démontré^ monsieur, que 
notre liberté soit perdue sans retour. J'aurais 
voulu beaucoup de détails sur les premières 
opérations de nos états, et milora ne veut 
m'en donner aucun ; )*entre dans ses raisons. 
Ce serait raisonner en l'air que de prescrire 
des règles particulières de conduite à ces 
assemblées, sans savoir quel événement les 
fera convoquer, et quelle sera dans ce moment 
la disposition des esprits. Ce qui serait bon 
dans une circonstance, deviendrait mauvais 
dans l'autre. Comment deviner tout ce que 
peuvent produire de bizarre les pr^'ugés et 
Tes passions de tous les ordres de la nation ? 
Comment prévoir mille accidents particuliers 
qui peuvent hâter ou retarder le éuccés d'une 
pareille entreprise? Dans le courfi'des grandes 
affaires, il arrive toujours des mouvements 
inattendus; il y a des moments de chaleur et 
de vertige dont les personnes éclairées ne sont 
Jamais dupes; et les bons patriotes doivent 
alors tacher de calmer les esprits : il v a des 
instants de découragement et de lassitude où 
les chefs doivent paraître téméraires pour 
faire renaître une confiance raisonnable : dans 
rwie et dans l'autre circonstance, il feut con- 
n^tre le cœur humain et la nation qui agit. 

Tout ce qu'e^ gros on peut prescrire de plus 



— lis- 
sage à nos états à venir, c'est de se proposer 
un objet fixe et déterminé, et de ne le Jamais 
perdre de vue. Cet objet doit être d*assurer 
leur existence ; tout doit être sacrifié à cette 
Un. Tout ordre de l'Etat fera une faute énorme 
s'il ne fait pas céder son intérêt particulier à 
cet Intérêt firénéral. Si la nation ne réussit pas 
à s*assembTer périodiquement, après avoir 
forcé le gouvernement à lui accorder des états, 
soyons sûrs qu'elle est perdue; car on travail- 
lera avec d'autant plus d'adresse à la ruiner, 
qu'elle se sera fait craindre. Que nos neveux 
ne soient donc plus les dupes des soupçons, 
des haines et des ialousies que les ministres 
sèmeront entre les différents ordres, pour les 
diviser et les faire échouer dans leur entre- 
prise. Qu'on sou£fk*e un mal présent, dans l'es- 
pérance d'un grand bien : dans un Etat libre, 
tous les corps prennent insensiblement leur 
niveau. 

Avec la méthode de se proposer un objet 
fixe, on ne s'égare Jamais, ou, si on s'égare^ 
on revient sur ses pas, et on rentre sans peine 
dans la route qu'on avait abandonnée. Tant 
qu'on a les yeux arrêtés sur le point essentiel 
de son entreprise, on néglige sans danger les 
petites difficultés auxquelles il serait quelque- 
fois dangereux de trop faire attention; on 
-peut faire quelques fautes impunément ; si on 

§erd aujourd'hui du terrain, on le regagnera 
emain. Tant qu'on n'a au contraire que des 
projets vagues I et qu'on confond dans les af- 
faires l'accessoire et le principal, on dépend 
trop des événements, on néghge les choses 
décisives ; et après deux ou trois méprises de 
cette nature, on ne sait ni où l'on va, ni où 
Ton est, ni ce qu'on veut, ni même ce qu'on 
doit vouloir. 

• Vos états, me dit milord, se trouveront- 
ils dans des circonstances assez heureuses 



— 146 — 

pour Be sai£dr de toute la puissance législa- 
live? Dans ce cas, il n*est question que de 
prendre des mesures assez sag-es, pour que le 
prince et les autres magistrats qui seront 
/Chargés de la puissance exécutrice, ne puis- 
sent dérober une seconde fois à la nation le 
droit qu'elle aura recouvré. Mais comme il est 
plus vraisemblable que vos états généraux, 
malgré leurs bonnes intentions, n'auront pas 
un avantage complet; et que ne prenant 
qu'une partie de la puissance législative, ils 
ressembler£>nt à notre parlement (T Anglet^re, 
qui ne fait des lois qu'avec le concours du 
roi, il faudrait d'abord vous préserver de croire 
que votre gouvernement fût parfait, et qu'il 
ne vous reste plus rien à faire avep l'esprit de 
philosophie dont nous nous piquons, et dont 
on nous loue trop libéralement, continua 
milord, il n'est pas bien extraordinaire que 
nous ne sentions pas que ce partage du pou- 
voir législatif, 9U1 nous laisse en eifet libres, 
parce que le roi ne peut faire aucune loi sanB 
le parlement, nous empêche cependant de 
jouir des principaux avantages de la liberté. 
Ce çatftage donne à la cour des intérêts oppo^ 
ses à ceux du public ; la dif&culté de les coor 
ciller lait que nous manquons de plusieurs- 
lois nécessaires, et de là vient cette p(^ice dé- ( 
fectueuse qu'on nous reproche. C'est un prin- * 
cipe incontestable, que les magistrats chargés 
4e la puissance exécutrice ne doivent avoir 
aucune part à la puissance législative : en 
effet, qui ne voit pas que le droit qu'ont les 
rois d'Angleterre de contribuer à la Législa- 
tion, les met à leur aise pour frauder la loi, et 
augmenter indirectement la part qu'ils ont à 
la puissance législative? JDe là nos craintes 
continuelles, que l'équilibre que nous avons 
établi entre la nation et le prince ne vienne à 
se rompre. De là mille injustices sourdes et 



— 447 — 

eaebées qui fbnt mille malheureux, et cette 
I obscurité funeste que les jurisconsultes répaor 
I dent sur les lois, dans la vue d'en rendre res- 
. prit équivoque et Tempire incertain. De là est 
né, dans le conseil du roi, cet art dangereux 
de nous corrompre, et avec lequel on mme in- 
sensiblement les fondements de notre liberté. 
De là la nécessité où nous sommes d'ai^oir des 
partis qui, en veillant continuellement à la 
sûreté publique, ne laissent pas quelquefois 
d'être mjustes et pernicieux. Jugez donc 
quelle serait la faute de vos états, me dît mi- 
fôrd en me serrant la main, si, parvenant dès 
leur naissance à partager l'autorité législative 
avec le roi, ils se contentaient de ce partage! 
Soyez plus sages que nous; qu*un fkux amour 
de la patrie, qui nous fait voir avec complai- 
sance nos défauts, ne soit pas un obstacle à 
vos proçrés. » 

Mnora m'a fait remarquer, monsieur, qu'il 
n'est pas difficile à une république qui est, 

Sour amsi dire, toute renfermée daiis les murs 
'une ville, de conserver au corps du peuple 
la puissance législative, et de forcer les ma- 
gistrats à n'être que les ministres des lois, n 
est en effet aisé d'y convoquer souvent tous 
les cbefs de famille ; et leur assemblée, en 

Sielque sorte toujours présente, y prévient 
ute usurpation ou l'arrête dans sa naissance ; 
mais si ces assemblées fré9ueutes, et la sorte 
d'inquiétude qu'elles inspirent, assurent au 
peuple le droit de faire des lois, elles détrui- 
sent ordinairement la puissance exécutrice, n 
est presque impossible que des citoyens trop 
souvent réunis dans la place publique laissent 
au magistrat l'autorité qui lui est nécessaire, 
pour feire observer les lois au dedans, et trai- 
ter avec les étrangers. Rappelez-vous, mon- 
sieur, quelle était la licence de la multitude 
dans Athènes, et dans toutes les autres repu- 



— 146 .r- 



oour B6 sai£^ de tû»- i^r^ de Lacédô- 
&ve? Dans ce r- .jk^poeé au mal- 

prendre des m ^iPsaraïfpas faites; 

^inceet Mi^fùde il tombait en 

-charges ( M'^tPfS^'^^ les caprices et aux 
sent dérr S^i^^ifaoL avaient Tart de 
droit qu' Ji^^Jp^^^ magistrats to^jou^s 
plus vr f$:'(ëi^m> n'avaient qu*un vain 
malgré ^%,^;%f douteuse. Ils n'osaient 
MiS*^%'^ tremblant, et la repu- 



un a' 
qu'ur 
ress^^ 
qui 

roi 
qu 
n/ 

P 
i 



jgy& citoyens, et même qu'on n'en 
Sm Sop souvent les représentants. De 

fif'^tB un inconvénient contraire à celui 
n^^^gas de remarquer dans les petites ré- 
if'Zs; c'est-à-dire que la puissance exé- 
mil n'est pas continuellement exami- 
^nsurée, est à portée de faire des pro- 
^ îiisen3ibles, d'abuser des lois & son 
Af , et de ruiner enfin la puissance lé- 

/çjir procurer à une nation nombreuse une 
Jarite partaite à l'égard de ses magistrats, 
s^tQTÔ. veut, monsieur, que les assemblées 
fraies soient assez fréquentes pour que les 
^jos n'aient jamais le temps de s'accréditer 
2^ l'iiabitude, et de prendre des forces. Si les 
Stots généraux d'une grande nation étaient 
(X)nvoqués tous les ans, il serait à craindre 
nue les frais de voyages et du séjour des dé- 
putés dans la capitale ne fussent à charge 
aux provinces, qui regardant enfin l'assemblée 
des états comme une corvée fatigante et dis^ 
pendieuse, ne demanderaient qu'a s'en débar- 
rasser. Leurs députés se bâteraient de termi- 
ner les affaires sans se donner le temps de les 



— 149 — 

I examiner: et laissant à la prudence équivoque 
et suspecte des magistrats im pouvoir trop ar- 
bitraire et trop étendu, on obéirait à la forme 
prescrite par la loi,, mais on en violerait Tes- 
prit. Que ces assemblées générales se tiennent 
au plus tard tous les trois ans; mais que cha- 
que province ait des états particuliers qui 
soient annuels, et qui se tiennent, s'il se peut, 
dans des temps différents^ afin que la puis- 
sance executive soit sans cesse soumise à 
Texamen d*un corps puissant et prêt à ré- 
pandre Talarme. 

Les états provinciaux nommeront eux-mê- 
mes leurs députés aux états généraux. Que 
de biens naîtront de là! Les élections seront 
plus libres et les choix de la nation plus sa- 
ges. Le nombre des députés ne doit être ni 
assez grand ni assez petit pour dégénérer en 
cohue ou en oliaarchte. Voulez-vous affermir 
solidement l'autorité des assemblées générar 
les, d*où dépend votre liberté? Rendez-les di- 

§nes de Testime, de la conôanca et du respect 
e la nation en les mettant dans Theureuse 
nécessité de ne pouvoir presque faire de faute. 
Que ce que vous appelez représentation, et 
qui est presque aujourd'hui toute la science 
et le talent des gens en place, soit sévèrement 
défendu à vos députés; qu'ils ne puissent, 
sous aucun prétexte, se dispenser de leurs 
tonctions; que leur charge soit honorable, 
mais pesante. Fixez par des lois simples et 
claires la forme et la police de vos états gé- 
néraux: ne négligez pas d'entrer dans les 
plus petits détails, ou vous vous exposerez à 
n'avoir bientôt aucune exactitude dans les 
grandes choses. Surtout que ces grandes as- 
semblées ne puissent porter de nouvelles lois 
que sur la demande ou réquisition de quel- 
qu'un des états provinciaux ou des magistrats 
chargés de la puissance exécutrice. Afin que 



— f50 — 

\ ces lois ne soient jamais l'ouvrage de rincon* 

\ sîdération ou de rengouement. il sera r^é 

j QTie les bilU proposés seront d'abord remis à 

I un œmité de législation chai^ d*en faire 

I l'examen et le rapport Les^ états déUbérerant 

î ensuite trois fois sur ces lois» en laissant dix 

- ]ours d^întervaJle entre chaque déLibémtion. 

Je passe B,rec milord à de» oKdeta, je ne dis 

pas plus importants, mais mmns connus. : il 

gagît de résoudre le proUéme de politique le 

plus difacrle. 

« La société, me dit milord, a différents be- 
soins ; il faut juger les querelles et les procès 
des citoyens^et veiller aux mœurs et à la sûreté 
publique. Un Etat doit avoir des fcmds destinés 
pour les besoins publics, et c*est sur les biens 
aîes particuliers que doivent se lever les impOt» 
nécessaires pour former ces fonds. Enfin, on» 
a des voisins avec qui on est lié par différenr* 
tes relations : il imjporte d'attacher les uns & 
ses intérêts en cultivant leur amitié, et il &ut 
repousser les autres par la force, s'ils sont in- 
commodes, injustes et ravisseurs ; il est donc 
nécessaire d'entretenir des négodations et 
d'avoir des armées. Si on ne veut pas fbnner 
\m corps monstrueux, une espëee d'avorton 
politique, il est évident qu'on ne peut se dis- 
penser d'établir des magistrats ou des minis- 
tres de la nation relativement à tous ces dif- 
férents besoins ; et c'est dans la distribution 
dé ce pouvoir exécutif que consiste la plus 
grande habileté de la politique. Que je réu- 
nisse, me dit milord^ dans un m&oae magis- 
trat toutes ces différentes branches d'admi- 
' nistration ( et il est de la dernière évidence 
que je fais une sottise énorme, car il est de la 
dernière évidence qu'un homme et même un 
ange ne peut remplir un emploi si étendu): 
il succombera sous le poids du fardeau ; tout 
ira mal, rien ne sera administré. Mais je sup- 



— 161 — 

pose que nous ayons trouvé un ijrodige â*ac^ 
fivité, de conception et de travail , qu'en ar- 
rivera-t-il ? Cet nomme miraculeux deviendra/ 
un despote dès qu'il sera magistrat universell 




lègue, ou qu'il n'a besoin du concours d'aucun 
magistrat pour agir, l'étendue de son autorité 
lui tournera infailliblement la tête. Mille soufi- 
ministres qu'U prendra comme ses aides, 
pour augmenter le nombre de ses créatu- 
res, ne songeront qu'à lui plaire; et, tandis 
qu'il se familiarisera .avec rpisivete et les 
plaisirs, ses commis, assurés de sa protee- 
6on, se serviront de son nom pour tyranniser 
le peuple, qui sera enfin assez sot pQur croire 
qu*un si grand seigneur n'est pas fait pour 
se dQimer 4e ia peine et sacrifier tous ses 
goûts h la justice. Je ne crois pas même 
qu'une pareille magistrature, ne fut-elle con- 
férée Que pour quelques années, se contînt 
dans les bornes du devoir. Ce magistrat uni- 
versel, qui aurait des créatures sans nombre, 
e.t doit tous les citoyens auraient continueUe- 
ment besoin, profiterait d'un premier vertige 
qu'un succès neureux causerait dans Xe peu- 
pLe, pour se faire continuer dans ses fonc- 
nons; et à peine jouirait-il d'une puissance 
à vie. qu'elle deviendrait héréditaire dans aa 
famille. Son fils fera semblant de respecter les 
^ois en les violant avec adresse. Mais $on pe- 
tit-fils les fera taire devant lui, il dica hardi- 
ment qu'il ne doit rien à ses sujets, et qu'il 
tient son pouvoir de Dieu seul. Arracnaat 
JEtlors ^sans effort à la nation la puissanœ lé- 
gislative qu'elle s'était réservée, il la mettra 
Sans la dure nécessité d'être esclave ou de re- 
iK)nquérir par la force sa liberté expirante. 
Qua doit donc faire une nation sage et pré* 



— 152 — 

voyante t C'est d'avoir plusieurs classes de 
magistralB. comme elle a plusieurs classes de 
besoins. Elle fera, pour conserver sa liberté, 
ce que nous voyons pratiquer par les despotes 
habiles pour affermir leur tyrannie. Un mo- 
narque sait que s*il avait un maire du palais, 
il aurait bientôt un maître. Il dépose donc son 
autorité en différentes mains, il la partage ; 
aucun de ses officiers n'en possède une assez 
grande partie pour oser tenter de la tourner 
contre le souverain, et tout lui est sou- 
mis. » 

Nos parlements, suivant cette doctrine de 
milord. doivent être souverains dans l'admi- 
nistration de la justice : ce ne serait que par 
la politique du monde la plus mal entendue, 
qu%n voudrait restreindre leur pouvoir : tou- 
tes les causes, de quelque nature qu'elles 
soient, doivent ressortir à leur tribunsu. Que 
leur compétence s'étende sur tout, et que les 
autres cours soient détruites et leurs officiers 
remboursés; qu'on établisse des régies certai- 
nes ; que chaque citoyen connaisse son siège. 
En enet, n'eàril pas souverainement ridicule 
qu'il faille d'abord avoir un procès pour savoir 
seulement où l'on plaidera? 

Milord, comme vous jugez bien, ne fait pas 
grâce à cette Juridiction que le Conseil s est 
attribuée, et en vertu de laquelle il casse les 
arrêts des parlements. Je n'ai aucun regret 
aux évocations imaginées pour favoriser les 
ii^ustices des personnes puissantes ; Je vou« 
drais de tout mon cœur ne plus voir établir 
ces commissions qui dérangent l'ordre natu- 
rel de la justice, et enlèvent à un accusé le 
droit d'eue Ji^ par les juges ordinaires. Di- 
tes-moi, Je vous prie, n'est-ce point des con- 
seillers d^Etat et des maîtres des requêtes que 
parle Philippe de Comines, quand il dit que 
Louis XI avait dans sa main des magitrats 



— 163 — 

toujours disposés à Juger à sa fentaisie ? Quoi 
qu'il en soit. J'ai représenté à milord qu'U est 
nécessaire rappeler en cassation au conseil, 
pour maintenir une certaine uniformité dans 
la Jurisprudence et empêcher que les parle- 
ments ne se fassent une routine de procédu- 
res et de jugements contraires aux lois, j*al 
eu beau représenter : « Le conseil du roi. m'a 
foiyours répondu milord, n'est compose que 
d'hommes ; et pourquoi penserais-Je que ces 
juges, un peu gâtés par la fréquentation de la 
cour ou du moins un peu suspects par les ma- 
nières et les propos qu'ils affectent, et par 
leur ambition, qui leur offre toujours le mi- 
nistère en perspective, sont plus instruits des 
ordonnances, et plus attaches aux règles que 
les parlements? S'il faut enfin un terme aux 
appels, pourquoi le parlement ne ferarlril 

§as ce terme f Après avoir subi un jugement 
ans une justice seigneuriale ou dans un bail- 
liage, n'est-ce pas assez faire en faveur du bon 
droit ou de la chicane, que de permettre de 
venir encore plaider à un parlement ? S'il faut 
appeler de tribunal en tribunal jusqu'à ce qu'il 
y en ''"- — ^-'-^"=*'^- --^ *- '— - ^'- 

flni. '. 

ment 

condamnée produira de nouvelles pièces et de 

nouveaux titres qui lui étaient inconnus avant 

le Jugement » 

Par juges de police, on n'entend guère au- 
jourd'hui que des magistrats subalternes qui 
veillent à la sûreté publique dans les vUles, 
aux subsistances, à la salubrité de l'air, à la 
propreté des rues, et qui jugent sommaire- 
ment les petites querelles du peuple. H est 
bon que ces magistrats, dont ïe despotisme et 
l'espionnage ont fait des personnages impor- 
tants, soient réduits à leurs anciennes fonc^' 
tiens ; ils doivent subsister sous la direction 




^ 154 — 

déi3 parlementa. Mais milord roudrâît que 
nous prissions des idées plus saines et plus 
relevées de la police ; il voudrait qu'un peu- 
ple qui commence à être libre eût des nm- 
gistrats pour les mœurs, puisque les mœurs 
sont si nécessaires pour le maintien de la li- 
berté. Ces censeurs, aussi utiles dans une ré- 
publique qu'ils sont dangereux dans une mo- 
narichie, auraient intérêt de faire le bien pour 
le bien, et non pas le mal sous Tapparence du 
bien, ils ne mettraient point en nonneur la 
délation : ils banniraient cet espionnage qui 
ne sert qu'à avilir toutes les âmes, en sou- 
, mettaùt les honnêtes gens à la mechancetë 
des plus lâcbes et des plus abominables des 
hommes. 

fies censeurs seraient les protecteurs des 
(âtoyens faibles, qui quelquefois n'osent ou ne 
peuvent se plaindre de la tyrannie d'un ci- 
toyen riche ou accrédité. Ils seraient chargés 
en particulier de l'exécution des lois somp- 
tuaires que pourraient faire les états géné- 
raux ou provmciaux, pour mettre des bornes 
à ce luxe scandaleux qui nous appauvrit au 
milieu des plus grandes richesses, et ne nous 
laisse cependant aucune des vertus attachées 
& la pauvreté. 

«Quelle foule de calamités, dit milord, Tava- 
Ace et la prodigalité ne préparent-elles pas à 
l'iJïgleterre ? Ses richesses la perdront. » 

AU reste, monsieur, ce que milord propose 
ne doit effrayer personne. Il ne veut point 
qu'on nous arrache avec violence & nos mau- 
vaises mœurs. IL veut nous laisser nos plai- 
sirs, tant qu'ils nous seront agréables ; mtais 
il prétend que notre vanité, qui se complaît 
aujourd'hui dans une élégance trop rechercnéey 
fie complaira bientôt dans une simplicité com- 
mode. Rien ne me par^t plus raisonnable ; Je 
vois que tout le monde s'ennuie de ce luX0^ul 



— 185 — 

nous jpMerd : tout le monde voudrait que la loi 
Qontrsignîi d'arofr. à la fois et le memejour» 
la modestie «t la tempérance^ que personne 
n'ose avoir le premier. 

Les censeurs seraient spécialement chargés 
•de veiller à la police des collèges, formés pour 
réducaticm des jeunes gens ; dans les monar- 
chies, on veut des hommes ignorants et fa- 
çonnes à la servitude, et notre éducation esrt 
merveilleusement propre à faire de ces auto- 
mates; mids dans une nation libre, on veut 
des citoyens propres à fiiire des magistrats ; 
car les républiques ne se flattent pas, comme 
les rois, de donner des talents en donnant la 
patente d'une dignité. Au lieu de ces préjugés 
ridicules dont on obscurcit notre Taison, et 
qui nous interdisent presque toujours la con- 
naissance des vrais principes du droit naturel 
^ de la morale; les censeurs auraient soin 
qu'on imbût la jeunesse de bonnes maximeiG(, 
et qu'elle sût, en entrant dans le monde^ des 
vérités que nos plus graves magistrats igno- 
Tcnt ainourd^hui, après avoir végété penoaDl 
quarante ans sur les fleurs de lis. 

Cette magistmture doit être conférée pour 
■on temps très court, non pas parce qu'on y 
«ttachemit une grande autorite, maisparoe 
qu'elle «demande une vigilance continuelle. 
Tous les ans, les états xyarticuliers de chaque 
province nommeront trois censeurs pour exer- 
cer leurs fonctions dans l'étendue de leur 
ressort et, sur leur rapport, ces états se- 
ront plus à portée déjuger des besoins du 
pays, 4e faire tîes règlements, et de deman- 
der auï états gâiéraux les lois les plus con- 
venaWes au bien public. SoyezsÛr que les cen- 
seurs seront 'plus utiles à mesure que vous 
aurez l'art de leur donner une plus grande 
considération. 

« Nous voici arrivés à la partie de la finaocci, 



— 156 — 

me dit milord, et vous sentez à merveille 
qu'en accordant à un magistrat le droit de 
juger des besoins de la nation et de lever en 
conséquence des impôts arbitraires^ tout est 

Serdu. Les fantaisies du prince seront bientôt 
es besoins indispensables, efc si vous le trou- 
vez mauvais, il achètera avec votre argent 
tous les coquins de TEtat, en fera des soldats 
et vous subjuguera. Cest aux états généraux 
seuls qu'appartient Tadministration des finan- 
ces; eux seuls doivent régler et déterminer la 
sonmie totale des subsides, en laissant aux 
états provinciaux le soin de percevoir leur 
quote-part de la manière la moins onéreuse aux 
citoyens. Nous autres Anglais, nous avons eu 
la folie d'abandonner à la sagesse du roi le 
maniement et la disposition des deniers ac- 
cordés aux nécessites publiques : U est vrai 
que nous avons pris quelques précautions 
pour n'en être pas les dupes; nous nous fai- 
sons rendre des comptes ; mais il est encore 
plus vrai que nous avons parfaitement réussi 
a faire du roi un intendant très infidèle, qui 
ga^e sur tous les marchés, qui deviendra un 
jour plus riche que la nation, s*il est écono- 
me, et qui corrompt en attendant les membres 
du parlement, et leur distribue quelques cen- 
taines de livres sterling pour en obtenir des 
millions, ou leur faire approuver sans répu- 
gnance les sottises de ses ministres, vos 
états généraux seront moins prodigues que 
notre parlement^ s*ils ont soin de se réserver 
la direction entière des finances. Ils avaient 
autrefois leurs trésoriers, qui, recevant dans 
leur caisse tout l'argent des impositions, ne 
pouvaient en délivrer la moindre somme que 
par les ordres des surintendants généraux det 
aides. Il n'est pas difficile de perfectionner 
cette méthode : le principe en est excellent, et 
11 est indispensable de le suivre ; parce que les 



— 167 ^ 

plus légetB abus en matière de finance ouvrent 
la porte aux plus grandes déprédations, et 
qu'il en doit naître dans l'Etaf un découra- 
gement général ou des séditions. Pourquoi ne 
publieraitron pas tous les deux ans, à la sé- 
paration des états, une liste de toutes les 
charges ordinaires et extraordinaires de la 
nation? tant dû au roi et aux autres magis- 
trats, pour leurs appointements; tant pour 
la paye des milices; tant pour la manne; 
tant pour les affaires étrangères; tant pour 
les arrérages étrangers; tant pour les arré- 
rages des dettes de la nation. Je proscris les 
dépenses secrètes : rien ne doit être secret 
chez un peuple bien gouvremé ; et tous remar- 
querez, en passant, que tous ces mystères 
d'Etat n'ont été imaginés que pour couvrir 
quelqu'infamie ou du moins une sottise. Cha- 
cune de ces branches aurait un trésorier par- 
ticulier chargé d'acquitter sa partie et de 
rendre tous les ans ses comptes au trésorier 
général, qui leur fournirait des fonds et ré- 

Sondrait lui-même, tous les deux ans, des 
eniers publics devant les états généraux. 
Serait-il question de quelque dépense exteaor- 
dinaire; de construire, d'armer des vaisseaux, 
de lever de nouveaux corps de troupes, de 
payer un subside à quelque puissance étran- 

§ère, etc.? les états pourvoiraient à la levée 
'une imposition extraordinaire, et le tréso- 
rier payerait aux termes convenus. La finance 
n'est en vérité un art difficile que quand, dé- 
générant en gaspillage, on la régit sans ordre 
et sans économie, et qu'on se met dans la 
nécessité de réparer, par des tours d'adresse 
et des escamoferies, les torts de sa négli- 
gence, de sa prodigalité et d'une ambition 
ridicule et ruineuse, qui nous fait former des 
entrq[)rises plus grandes que nos forces. Le 
droit de déclarer la guerre, me dit milord, ne 



«dM «ppairtenlr qu*à ta nation; c'est uae pié- 
logative trop importante au bonheur de TËtat 
l>our ^abandonner et un magistrat. U en aba- 
mitait oertainement 8*11 avait de l'ambition, ou 

Sa'il se sentît des talents pour les armes; et 
en laisserait abuser si c'était un bemâne 
fiable : combien n*a-t-on pas vu 'de prinees 
poltrons et sots &iie la guerre sans raimer, 
«ans y être forcés par leurs ennemis, mais 
aeulnnent pour plaire à leurs msâtresaes on 
àleurs ministres: Ce ne doit être que dans 
le cas d^tmeinyasion subite, ou si le roTaume 
«st menacé de la part de quelqu'un de ses 
Toisins, que le roi, en conséquence d'un coft- 
aeil tenu ayec ses conseillers de négociatiaii 
€ft un nomlHPe déterminé d'ofâeiers genécanx, 
pourra £aire marcher ses troupes, repouaser 
Fennoni, ou se disposer À rarteter. Alons 
même il sera obligé de ecmyoquer une aasem- 
i>lée extraordinaire des états. » 

Il est inutile de yous avertir, monsieur, que 
milord réduit le roi à n'être, en temi»s de pelXy 
«^ue l'inspecteur et le censeur des milices. Lee 
jortàûcotions des places et leurs munitions 




pas un éloge bien magniâque, il 7 a trois 
jours. Milord adopte volontiers son idée de 
scrutin, pour la promotion des officiers tant 
généraux que subalternes. Les maréchaux de 
France, fixés au noinl»*e de huit, et vraiment 
officiers de la nation, prêteront serment anx 
états qui, à chaque assemblée ordinaire, eft 
èhoisiront deux pour assister avec qnaibv 
lieutenants>généraux au conseil de guene dm 
roi; et deux autres aidés de qudques officiels 
généraux, pour faire rinspection des troan^ 
entret^ïir la vigueur de k discipline, vinter 
les irontiéres, et commander, sous le roi, las 




— 159 — 

ehefs, sf }« 

— X pcrmeuaieni 

pa»Qc servir l'Etat en personne. 

« Mord, lui dis-}e, vous réduisez à bien 
peu de chose la prérogative royale : le roi 
n aura qiae le titre vain de général de la na^ 
tion; et il me reste un scrupule. Je sens, con- 
tmuai-je, conabien il importe à la liberté d'uû 
peuple de restreindre cîans d*étroites limites 
la puissance de son général d'année : je sais 
que presque toutes les nations ont été subju- 
guées ou asservies au dedans par le capitaine 
(ju'elleîs avaient fait pour les défendre contre 
les ennemis du dehors; d'un autre côté, je vois 
que ces précautions, prises en faveur de la 
liberté, nuisent au succès de la guerre. Je" 
crains que vous ne nuisiez à la subordination, 
et par conséquent à la discipline, sams laquelle 
des armées ne protégeront jamais efficace- 
ment lé bonheur de leur patrie contre le» 
étraïïgeirs gui voudraient le troubler. Il me 
semble qu'il est presque impossiWe de tenir 
cfe juste milieu qui laisse assez de pouvoir au 
mSi^trat de la guerre pour la ftiire heureu- 
sement afu dehors, sans qu'il soit cependant' 
assez puiBsUnt sur son armée pour se la ren- 
dre pi?6p*e et la tourner contre ses citoyens*. 
— Voyons, me répliqua milord : ayant les 
mêméfeçi*afrntes que vous, j'ai cherché à m'as- 
surer dé ïâ fidélité des troupes, en exigeant 
qu'elle» tiôséent leur solde et leurs appointe- 
ments des' états', j'ai établi le scrutin pour 
ôter au prince la hon^ination des emplois et le 
moyen ae se faire des créatures , qui se lais- 
seraient peut-être corrbmj)re par l'espérance' 
de la ftiveur, et qui auraient trop de recon- 
naissance pour les grâces qu'ils auraient reçues. 
Les marécnaux, parvenus pér la voie honora- 
ble du scrutin à leur dignité, ne peuvent être 
suspects' k la nation, qm les nommera poinr' 



— 160 — 

assister pendant deux ans au conseil de ernerre 
du prince ou pour commander les années. 

8 uel intérêt auraient-ils de se rendre au roi? 
s seront attachés à leurs devoirs par Tespé- 
rance de mériter l'estime et la faveur du pu- 
blic, et d'être encore honorés de sa confiance. 
Croyez-moi, vous verrez renaître les consuls 
romains, que Tespérance de voir porter une 
seconde fois les faisceaux devant eux ren- 
dait si sages et si grands. Ajoutez à tout 
cela, continua milord, que Je ne laisse au pre- 
mier magistrat de la guerre aucune autorité 
sur les finances. Je lui ote le moyen d^acheter 
des soldats qui lui appartiennent, et Je ne 
veux pas qu'il puisse devenir un chef de sédi- 
tieux et les fau*e révolter contre la nation. 
•J'ai prie, si je ne me trompe, assez de pré- 
cautions contre l'ambition du prince; j*ai tort 
cependant, et il faut recourir à d'autres expé- 
dients, si ces établissements nuisent .à la su- 
bordination, à la rigidité de la discipline et 
aux succès de la guerre. Non-seulement, 
comme vous l'avez d^à remarqué, un peuple 
doit être en état de repousser des voisms in- 
justes, s'il veut être neureux; mais soyez 
persuadé que si quelque vice de sa constitu- 
tion s'oppose à ses succès militaires, il se dé- 
goûtera bientôt de son gouvernement. Les 
Etats sont plus Jaloux de leur honneur à la 
guerre qu« de tout le reste : une nation hu- 
miliée par db ongues dissrâces ne songe qu'à 
se venger, et pour acquérir mi vengeur, elle 
se donnera un maître. Je pense avoir pré- 
venu ce dernier inconvénient. Poiuquoi le 
conseil de guerre que j'ai établi ne vaudrait-il 
pas un secrétaire a'Ëtat d'aujourd'hui, qui n'a 
souvent été qu'un mauvais intendant de pro- 
vince? Pourquoi ce conseil négligerait-il de 
làireobserver les lois militaires? Pourquoi deux 
maréchaux et qudques officiers généraux. 



— 461 — 

chargés de la discipline seulement, seraient- 
ils tentés de se faire réprimander par les états ? 
D'aillemrs faites attention au scrutin de Tabbé 
de Saint-Pierre : dés qu'il décidera de Tayan- 
cément des soldats et des officiers, et qu'on ne 
devra pas sa fortune à l'avantage d'appartenir 
au ministre ou à ses bureaux, la discipline la 

J)lus rigide se maintiendra à moitié moins de 
ois, de règlements et d'ordonnances, qu'il ne 
vous en faut aujourd'hui pour avoir de tort 
mauvaises troupes. Ce n'est qu'en f&isant la 
ff aerre qu'un général doit être tout-puissant à 
la tête de son armée. Que la moindre déso- 
béissance à ses ordres soit un crime : que ce 
ne soit plus un automate ridicule dont on rè- 
gle les dispositions et les mouvements, j'y 
consens , je le veux, et le bien public l'exige» 
Mais après les arrangements que j'ai pris, Je 
ne craindrai plus sa toute-puissance, à moins 

au'avec le secours de quelque baguette defée,. 
n'ait le secret de bomeverser toutes les têtes 
en un moment, de changer toutes les idées 
de ses soldats et des citoyens, de détiuire 
toutes les habitudes, et dlnspirer à son gré 
les passions qu'il voudra. Tout ce que j'ôte à 
la prérogative royale, à l'égard de la guerre, 
se tourne, ajouta miiord, au profit de la no- 
blesse. On ne cherchera plus à l'avilir en la 
rendant incapable de tout ; eUe reprendra le 
courage et la dignité de ses i)éres ; on ne la 
verra plus valeter dans les antichambres pour 
y quêter patienmcient la justice et des titres 
mutiles. Les ^des militaires seront désor- 
mais une véritable décoration, et donneront 
un pouvoir réel. Je laisse, comme vous voyez, 
peu de crédit au roi dans cette partie, parce 
que je lui abandonne une autre branche de 
radministration ; c'est-à-dire, que je le fais 
chef du conseil des affaires étrangères, èk la 
charge de le composer de six conseillers oa 

PmuiTS ET DITOUIB. Q 



— 162 — 

mixiistres au'il ne choisira que parmi les per- 

fionnfis Qtû auront été employées par les etate 

À des néfeocialions dans le pays étranger. Je 

Téseire ara états généracŒ le droit de nom- 

jner aux ambassadeius ordinaires: et le con- 

jien xim aura le privilège de conclure tous les 

îtraitœ, ne pourra choisir que les envoy^ 

extraOTdînaires, ou les agents secrets quil 

feut quelquefois employer. Ce conseil rendra 

.compîede ses opérations et de ses engag^ 

mente aux états ; et sort qu*il soit approuvé, 

Boit quil soit blâmé, ce -sera une leçon égate- 

ment ayantageusc pour lui ; il prendra 1 egrît 

de la nation, et la nation aura bientôt unfeoit 

des gens dont les principes SCTont coratante 

et uniformes. Vous voyez, me dit mUord, q«8 




tjauraffennir cet heureux goaveriiemeirt;.DaBas 
îm Etat que je ferais à ma fantaisie, dans mon 




tie mciueur ; uhub je ▼uuo uuiu «,uïwu*«A*u*t 

Vfet biCTi plus de raison que Solon ne le disait 

tiutreféîs aux Athéniens- «Les lois que je vous 

» propose ne sont pas les plus parfaites qu on 

» pui&e Imagiaer, mais vous n>ôtes •ms^apa- 

• Mes -ffen adopter de i^us sages. » 'lïwggg 

fiièétesdebairbane, d'anciens préjugés plmsiorts 

•^ue la Toix de notre raison; de mauvanes 

fpoBim qui nous tiennent enelios à la servi- 

Iniâe, et dont malgré tous nos efforts nous 

t^nserverons toujours que&qjaesieeAes; voilà 

les obstacles dont la politique ne peut auf onr- 

d^hui triompher. Oe que f e viens de vous dife 

mur la Bépaxation de la puissance législaAlTeet 

^ la pimance «xécutrioe , et en particuiiiir 

sur le partage de cette seconde anftorité en 

dUBârestes braoehes , oette théorie réduite en 



^f63 — 

mtiqiie). Yoilà le oomble âe la perfection po- 
étique. C'est le poiut où nous deyons aspirer 
dés à présent, nous autres Anglais, si nous 
Toulons enûn donner à notre firouremement 
une certaine solidité, cesser de rfotter entre la 
crainte et Tespérauce, et terminer ces com- 
bats de la prérogative royale et de la liberté 
nationale, dans lesquels le prince a trop 
d'avantages sur le peuple. Tant que nous ne 
nous proposerons pas ce but, nous serons oc- 
cupés à rétablir un équilibre éternellement 
prêt à se perdre. Nous marcherons à tâtoni^ 
sans savoir où nous allons: et le bien que 
nous produirons par hasard ne s^a qu'un 
bien mc^i;ain et momentané. Vous autres 
Français, vous n'êtes nas aussi avancés que 
nous. Votre premier objet doit être de reta 
blîr les états généraux, et le second, de leur 
dûzmer Tautorité qui leur appartient. Mais, dès 
que vous en serez là, soyez persuada que 
vous ne conserverez votre liberté recouTroe, 
qu^en établissant autant de classes différentes 
de magistrats que la société a de besoins dim 
férents. On peux y réussir par vingt moyens : 
il est inutile d'en parler; c'est aux cireomh" 
tances & décider du choix. De bonne foi. eon- 
tinua milord, il ibudrait être bien entêté de 
la dignité imaginaire du prince» pour ne pas 
trouver qu'il Jouit d'une prérogative assez 
étendue en étant le général de sa nation et 
son ministre des affaires étrangères : un hoia- 
me sensé, qui a médité sur les oomes de notre 
esprit et les faiblesses de notre oeeur, peot-il 
sans terreur envisager un pareil emploi ? Je 
conviens qu'un roi, après cette diminution de 
fortune, ne sera plus gâté, et que ses courti- 
sans, peu nombreux, n'aurcNit aucun intérdt 
d'en £ure un sot. Je conviens même qu'il s^i- 
tira un avantage à s'instruire, à connaître la 
vérité et à remplir ses devoirs avec exactitude 



— 164 — 

et avec zèle ; mais prenez garde alors qu'un 
engouement insensé ne vous perde. Si tous 
étendiez son pouvoir, vous dimmueriez néces- 
sairement son exactitude, son application et 
son zélé. Quand toutes les mesures que j'ai 
prises ne seraient pas indispensables pour 
empêcher le prince cie gagner peu à peu du 
terrain et de se rendre enfla un despote, elles 
seraient certainement nécessaires pour que 
les affaires qu*on lui confie fussent adminis* 
trées avec sagesse. Ne voyez-vous pas que la 
nature toute seule peut faire, et selon les ap- 
parences, fera souvent ce que fait Tivresse au 
Souvoir arbitraire? Je veux dire qu'elle vous 
onnera souvent des princes sans jugement, 
sans caractère, incapables de penser, des im- 
béciles, en un mot. Pauvre peuple î que de- 
viendront vos affaires les plus importantes, si 
vous n'avez pas la sagesse de vous précaution- 
ner contre Tincapacité d*un homme que la 
naissance seule placera sur le trône? — Pour 
le coup, milord, m'écriai je, je comprends à 
merveille ce que vous me disiez il y a quatre 
Jours, que les magistratures doivent être 
courtes et passagères. Quel obstacle pour 
le bien qu'une magistrature perpétuelle 
et héréditaire? Tout ce qu'on est obligé 
d'imaginer pour mettre des entraves à 
l'ambition d'un 'magistrat perpétuel et hérédi- 
taire, ou pour n'être point la victime des tra- 
vers de son esprit et de la nonchalance de son 
caractère, multiplie et complique les ressorts 
de la machine du gouvernement, qui ne peut 
jamais être trop simple. N'en faisons pas à 
deux fois, puisque nous sommes en train de 
faire des réformes: ne laissons subsister au- 
cune magistrature héréditaire. Quand une na- 
tion sera parvenue au but que l'Angleterre 
doit aiupurd'hui se proposer, qui empêche qu'à 
1 exemple des anciens Romains elle ne supprime 



— 165 — 

même jusqu'au nom de roi ? Parlons bas. ajou- 
tai-Je en regardant de tous côtés si nous n^étions 
pas entendus, il faut qu'il y ait quelque malheur 
attaché à ce mot tataJ. Voyez ce qui se passe 
sous nos yeux : un roi de Suéde gémit de sa 
condition, et se croit le plus malheureux des 
hommes, j[)arce qu'il n'est pas aussi puissant 
qu'un roi d'Angleterre. Celui-ci pense qu'on 
lui fait une injustice criante de ne le pas lais- 
ser despotiser comme un roi de France, qui 
imagine à son tour qu'il n'y a de vraiment 
grand, de vraiment puissant, qu'un roi de Ma- 
roc, qui n'a qu'à vouloir pour être obéi , et 
qui, sans craindre une révolte , coupe, en s'a- 
musant, des têtes pour montrer son adresse. 
— Comme vous vous emportez, me dit milord 
en badinant! voilà un républicain aussi âer et 
aussi zélé que j'en connaisse en Angleterre t 
mais cependant respectons les trônes , et tâ- 
chons de ne pas courir après un bien chiméri- 
que, comme nous faisions, il y a deux jours, 
âuand vous vouliez vous embarquer pour aller 
ans une île déserte. La royauté est sans doute 
un vice dans un gouvernement; mais, quel que 
soit ce vice, il est nécessaire dans une naxion, aés 
qu'elle a perdu les idées primitives de simpli- 
cité et d'égalité qu'avaient autrefois les hom- 
mes, et qu'elle est incapable de les reprendre. 
Avec l'inégale distribution de rangrs, det^taes, 
de richesses, de fortunes, de dignités, qtril j 
a en France, en Angleterre et en Suéde, es^* 
il possible d'y penser comme on pense en 
Suisse? Si les Français et les Anglais n'avaient 
pas chez eux une maison privilégiée qui 




et les facàons de quelques famiUes considé- 
rables , aurait bientôt un despote : nous 
éprouverions infailliblement le sort de la ré- 



- 166 — 

piiTdîque romaine. Nous aurions nos Sj^Ua, 
nos Marins, nos Crassus, . nos Pompée, nos 
César, nos Antoine, nos Lépide; et fatigués 
de leurs haines et de leurs amitiés, nous Uni- 
rions par nous croire trop heureux d'obéir à 
tm Octave , devant qui tous les ijouvoirs s'a- 
néantiraient. Dans des nations riches, puis- 
santes et répandues dans de grandes provin- 
ces, on ne peut pas avoir la modérajtion bour* 
geoise qui est l'âme et Tappul de la liberté. 
Les Suédois ont pensé très sagement en vou- 
lant avoir une espèce de roi qui empêche qull 
ne s'en élève un véritable parmi eux, ». 

Cest là le terme où doivent tendre toutes 
les nations , selon milord ; en voulant aller 
plus loin, elles courraient risque de trouver 
un précipice sous leurs pas. Adieu, monsieur ; 
je vous embrasse de tout mon cœux« 



AMuriy, «MaoAt iTSi. 



LETTRE HUITIÈME» 

Sixiimd et dernier eniretien. ^ Par quels moyiens me 
ré|»abiique peut conserver et perpétuer son gtMiver» 
Bernent, après avoir recouvré sa liberté. 

Milord est parti ce matin, monsieur, pour 
Parte, et après-demain il prend la route <f Ita- 
lie^ Ce n est qu'avec une extrême docdeor que 



- 167 — 



je pense que je m'entretins hier avec lui pour 
n aemièrê fois en raecompaçnant dans la fb- 
rêt de Marly; Je me croyais transporté à Tus- 
culmn* Je croyais me promener avec Cicéron 
sur le Dord du Liris; Je pénétrais dans les se- 
crets de la morale et de la politique ; il me sem- 
blait que ce philosophe, tout plein de la doc- 
trine de Socrate et de Platon, et qui a sauyé 



L patrie contre les entreprises de Catilinm^ 
m'instruisît & servir utilement la mienne. 

« Pourquoi partez-vous, ai-je dit à milord, 
ou pourquoi ne puis-je vous sudvre? Qu'allez- 
Tous chercher en Italie? vous y trouvères des 
-esprits encore plus humiliés que les nôtres. 
Quelle vaste carrière vous avez ouverte à mos 
ximexdonst Que ne puis-je au moins m'entre- 
tenir encore quelques jours avec vous? Je me 
tronrpe. ou j*ai cent questions à vous faire sur 
les droits et les devoirs des citoyens, sur la 
puissance des magistrats et sur la nature des 
lois. Je voudrais vous entendre encore répéter 
ce que vous m'avez déjà dit; je sens combiepi 
J'aurais encore besoin de votre conuneree pour 
me fiamiliariser avec des vérités qui ont révotté 
mespréjugés et qui me causent enc(M*e un certain 
étonnement quand je veux les méditer. Vousm'a- 
vez appris par le secours de quel heureux fil 
fious pouvons sortir de ce labyrinthe de cap- 
tivité qui paraissait n'avoir aucune issue, 
votre ouvrage n'est pas fini, milord : et avec 
quelle avidité J'apprendrais par quel art on 
peut fixer la liberté, toujours prête à s'échap- 
per des mains heureuses qui la possèdent t 
Nous ne ferions vraisemblablement, me dlt-fl, 
que des rêves agréables. Tous les peuples, A 
teuT naissance, ont commencé par être libres, 
plusieurs ont fait les plus grands effbrts pom* 
n'ohéir qu'à leurs lois : on en a vu d'autres s^ 
couer leurs chaînes avçc courage, les rompre 
et recouvrer leur liberté , mais aucun n'a na 



— 168 — 

conserver cett^ liberté d'une manière irrévo- ' 
cable : pourquoi espérerions-nous de voir dans 
le monde ce qu'on n'y a pas encore vu? N'im- 
porte, ces rêves sont peut-être notre bien le 
plus réel, et je permets quelquefois à mon 
unaffinauon de s en occuper, pour me conso- 
ler de toutes les misères numaines qui affli- 
gent ma raison. Cette liberté, reprit-il. sans 
laquelle il n'est point de bonheur dans la so- 
ciété, paraît étrangère parmi les hommes; 
nous raimons cependant : par quelle fatalité 
aucun peuple n'a-t-il pu la fixer? Cest que 
n'étant presque jamais établie sur une sage 
distribution de la puissance exécutrice entre 
les magistrats, elle a pour ennemis éternels 
leur ambition et leur avarice et toutes les 
passions des citoyens ; les uns et les autres 
se trouvant gênés par les lois, tâchent sans 
cesse d'en éluder la force, et veulent secouer 
le joug. Si dans cette espèce de combat et de 
joute, les magistrats réussissent à opprimer la 
loi, on voit d'abord se former une oligarchie 
qui ne subsiste qu'autant que les nouveaux 
tyrans sentent la nécessité d'être unis 
pour étouffer les plaintes et arrêter les 
entreprises des citoyens; et cette oligarchie 
fait place enfin à la royauté, dés qu'un ma- 
i^istrat par force ou par adresse a pris l'as- 
cendant sur ses collègues. Si, au contraire, 
les citoyens après avoir rendu l'autorité mé- 
prisable, parviennent à ne plus craindre ni 
respecter les magistrats, on tombe dans l'a- 
narchie. La licence de tout faire produit tous 
les abus. Bientôt tout le monde est mal à son 
fuse ; on offense, on est offensé ; on opprime, 
on est opprimé : on se lasse à la fin de cette 
situation mcommode; on veut recourir aux 
lois ; mais leur autorité est avilie, et dès qu'on 
ne peut en attendre aucun secours, chacun 
pourvoit à sa sûreté particulière en flaisant 



— 169 — 

des ligrues et des partis : les passions devien- 
nent atroces; chaque cabale a son c&ef qu'elle 
reg;arde conune son protecteur et son vengeur, 
et il s'élève un tyran sur les ruines de l'anar- 
chie. Analysons toutes les révolutions dont 
parleThistoire ancienne et moderne, et vous 
verrez que la liberté s*est toujours anéantie de 
Tune ou de l'autre manière. » 

Si vous avez présente à l'esprit, monsieur, 
la lettre que i'eus l'honneur de vous écrire 
hier, vous jugerez sans çeine que tout l'ar- 
rangement que milord exige au sujet du par- 
iSLge de la puissance exécutrice entre différents 
ordres de magistrats ne sert qu'à rendre les 
lois victorieuses des passions dans le combat 
qu'elles se livreront, ou plutôt que toute cette 
politique se propose de le prévenu*. Remarquez, 
Je vous prie, comme milord me l'a fait obser- 
ver, que la paix des lois et des passions serait 
bientôt flûte, c'est-à-dire, que l'ordre serait 
bientôt établi avec solidité, si toutes les parties 
du gouvernement étaient arrangées avec assez 
d'art pour qu'elles se prêtassent une force mu- 
tuelle. Après quelques tentatives inutiles, si 
les x)assions qui ont une adresse merveilleuse 
à se retourner, et assez d'esprit pour ne pas 
courir longtemps après une chimère, étaient 
convaincues qLir elles ne peuvent attaquer les 
lois avec avaniage; elles y cb liraient d'abord 
avec soumission et ensuite avec zèle. Dès que 
les magistrats et les citoyens trouveront beau- 
coup plus d'obstacles au succès de leurs entre- 
prises irg'ustes, que de moyens pour les faire 
réussir, soyez persuadé qu'au lieu de rouler 
dans leurs têtes des projets de tyrannie ou 
d'indépendance, ils s'occuperont avec ardeur 
du bien public, ou du moins seront exacts à 
remplir leurs devoirs. 

Cependant, monsieur, le sort qu'ont enfin 
éprouvé les peuples les plus sages et les plus 



— f70 -r? 

CëLèbrea de Tantiquité, doit iMufl ûdre trenv* 
Mer pour les peuples mêmes qui auraient la 
sagesse de les imiter. Quand on voit Sparts 
et Bome livrées à la tyrannie, quel lé^slateur 

S eut se flatter d'avoir établi sa répubUoite sur 
es fûn(ïements immortels. Tout se déforme 
donc, tout s*altére, tout se coiroinipt; la niH 
tare nous y a condamnés; le bonlieur produit 
iBL sécurité, et la sécurité est toujours aseom»* 
pagnée de quelque négligence ou d'une pré- 
somption orgueilleuse. Quelque profonde que 
soit la politique, elle n'est jamais aiussi haJSue 
que les passions ; et quand elle aurait leur 
fiabileté, elle serait moins opiniâtre dans ses 
volontés et moins attentive dans le détail iour^ 
nalier de ses opérations. C'est une maladie 
fffesque. incurable de l'esprit humain de re* 
garder comme une petitesse le soin derer 
médier aux petits abus, et cepem&nt ce- sont 
de petits abus qui ouvrent la porta aux plus 
grands désordres : les lois ne peuvent lai- 
mais prévoir tous les cas , prévenir tous les 
tJesoinsL ni résoudre d'avanee toutes les diffi^* 
ûultés. & survient dans tous les Etats des af* 
flores soudaines, imprévues et urgentes. Voflà 
les causes de mtération insenâiolé qu'éprou.- 
tent Les' gouvernements les mieux constitués. 
Quand les lois^ pour ainsi dire,, usées par la 
toudlle du temps, de la négligence et delà sé- 
curité , commencent & perdre leur force on 
nlma^ine rien de mieux, pour l'ordinairej. que 
d'en &ire de nouvelles, et d'infliger des cnâti- 
ments plus graves aux dâinquants; mais 
quel en est le fruit? Ces lois sévères effarour 
cnenl pour un moment les esprits , et ne les 
guérissent pas : on s'accoutumera bientôt à les 
violer, comme on violait les lois plus douces. 
• jgjagscee circonstances, m'a dit milord, il 
™fj être convaincu que les ressorts du gou- 
vernement se sont relâchés : donnez-leur une 



— 171 — 

nouvelle tension, et le mal sera guéri. Vous 
travaillerez infructueusement , si vous voulez 
arrêter les effets en laissant suosister la cause. 
Songez moins à imaginer une nouvelle puni- 
tion, pour châtier un magistrat qui néglige ses 
devoirs, ou un citoyen mquiet, brouillon et 
désobéissant, qu*à corriger les vices secrets 

Sii produisent les désordres dont vous vous 
^ aignez. Songez moins à punir des fautes , 
qu'à encourager des vertus dont vous avez 
^soin. Par cette méthode, vous rendrez, pour 
ainsi dire, à votre république la vigueur oe la 
jeunesse. C'est pour n'avoir pas été connue 
des peiiples libres . qu'ils ont perdu insensi- 
blement leur liberté ; mais si les progrès du 
mal sont tels que les magistrats ordinaires ne 
puissent y remédier efficacement, ayez re- 
cours à une magistrature extraordinaire dont 
le temps soit court et la puissance considéra- 
ble. L'imagination des citoyens a besoin alors 
d'être firappée d'une manière nouvelle; et vous 
avez vu dans l'histoire combien la didAtare a 
été utile aux Romains. » 

On remédierait à la plupart des inconvé- 
nients que le temps et la fragilité humaine pro- 
duisent, ou plutôt on les préviendrait, en sul- 
Tant le conseil de milord Stanhope. B veut , 
monsieur, que tous les vingt ou vingt-cinq 
ans, au plus tard, les états geaéraux, en vertu 
d'une loi solennelle et fondamentale ^ établie 
sent avec appareil une commission particu- 
lière, pour examiner avec scnn la mmatioii 
présente du gouvernement, et rechercher ai, 
par des usages introduits insensiblement, 
quelque magistrat n'a point empiété sur les 
droits de la puissance législative, ou usurpé 
quelque partie de la puissance exécutrice con- 
fiée a ses collègues. On fera l'examen des 
atteintes portées à chaque loi. Cette sage ppé- 
caution empêcherait que les coutumesnouvâles 



— 172 — 

ne s'accréditassent, et tous abus seraient ré- 
primés avant d'avoir pris assez de force pour 
altérer et détruire les principes du gouverne- 
. ment. Cette année de réforme serait l'espé- 
ranoe des bons citoyens, et contiendrait Tes 
méchants. Vous verriez qu'elle exciterait dauis 
i tous les esprits une fermentation utile ; et en 
forçant de se rappeler les lois, elle empêche- 
rait qu'on ne les oubliât. 
'. Une république , quoique gouvernée avec la 
plus mnde sagesse , éprouve quelquefois de 
grands maux dans une guerre de la part de 
ses voisins. Rome a rencontré un I^yrrhus et 
un Annibal. On se trouve à deux doigts de 
sa ruine, et pour Téviter, on ne connaît plus 
d'autres régies que la loi qui dit que le salut 
du peuple doit être la suprême loi. Après avoir 
forcé sans succès tous les ressorts du gouver- 
nement, on est quelquefois obligé de recourir 
à des moyens extraordinaires^ et même sou- 
vent contraires à la constitution de TJStat. Il 
est fâcheux d'éviter, par ce moyen, le danger 
dont on est menacé ; car il est extrêmement 
rare que les peuples qui y recourent ne se 
Isdssent pas enivrer de leur joie, et qu'ils aient 
le sang-froid nécessaire pour s'apercevoir de 
la secousse qui a ébranlé tout l'ediflce politi- 
que. 

Une loi fondamentale doit donc ordonner 
qu'à la fin de chaque gyiem , quand le calme 
est rétabli, le premier soin des états généraux 
soit de songer à réparer le gouvernement. Il 
faut prendre garde que les voies extraordinai- 
res, SI on a été force d'en employer, ne soient 
tournées en voies ordinaires de l'administra- 
tion ; tout serait perdu : les remèdes auxquels 
je dois ma guérison ne doivent pas devenir 
ma nourriture ordinaire; il faut recherdier 
les causes des revers qu'on a essuyés ; et en 
nrenant des mesures pour l'avenir, il faut ce- 



^173 — 

pendant rétablir le gouyemement sur ses a»- 

""W^^Téà^enreuse, il est bien pl^ 
nSeaat&e encore de faire un examen aenewt 
du gouvernement. Une nation croit avoir ^ 
K parce qu'eUe a obtenu des avantages 
Sîiérables sur ses ennemte: et voilà pç«ff- 

auoi une trop grande prcepente «s* R'^'22 
fOTiiouMl'avanf -coureur d'une prochaine M- 
Srfenœ Son bonheur lui inspire de l'prgjiefl, 
^ tSte ses^ciennes règf^ de pédanterie 
ttSid^dletfatandonne témérairement fc sa 
SS^e tortune et à une confiance aveugle ; 
^l-Htoe que les Grecs trouvèrent les pnn- 
^i^^rîes malheurs dans la jo^ ^ 
jamais mémorable de Salamtae, de Platee et 
aTMicale. Après avoir humilie ie"^;^.°^ 
Migrent aue leur union faisait l«ur force , us 
SdMKtf^leurs divisions les soumirent 
k la Macédoine, et ensuite aux Romains. 
^ Milorf^e l'a fait remarquer, monwemn Je 
gouvernement le plus sage 3^ a^„H «^ 
larmi les hommes,. le KO)ivem.ment des ^ 
^inq n'a dû sa ruine qu'à cette inconsiaerar 
tio^ûi <^mpagne la prospérité^l^ arm^ 

Œeue^â™tens consuls, qui. sous tes 
Œ du sénat et du peuple .avwent j^nm 

SS^railnt devenus la proie de <iuelques am- 



— «4 — 

Sue erand évéo£iaenii^ ei les priseipes de leur 
bem n'avaient souffert aucune alteretkoL Ce 
peuple, si sage, ai patient, si coura^peux dans 
radTersité) qui n'a point reçu ses lois d'iui lé> 
gislateur, qui a ia gloire de les avoir faites ^ 
s'il ne se fut pas alMuidonné imprudammeiiLt 
au eours de la prospérité, sans doute qu'il ao- | 
rait eompEis qu'il ne devait pas être oonqué- i 
rasfit , s'il voulait conserver aa liberté. U se 
serait sans doute borné à établir entre les dif- 
lëpeute peuples d'Italie la wtèoàe confédération 
qui régnidt entre les peuples de la Grèce; et 
fiome aurait été, dans la ligue des Italiens , oe 
que Lacédémone fiit dans celle des Grecs. Si 
son ambition Teùt empêché d'obéirà cette poli- 
tique prudente, elle aurait du moins £ait quel* 
ques efforts pcnir conserver son autorité sur 
les naagiBtraus desprovinoes éloignées, etam?- 
pddier qu'elle ne mt asservie par les légions 
qui devaient étendre son empire» 

Nous n'en aonuuies pas là, monsieur; et 
avant que de pi^ndre des mesares pour con- 
server sa liberté, je crois qu'il fiuit d*abard 
s'occuper du soin de la recouvrer. Mais il me 
vient une idée; dès que notre nation, retirée 
du néant^ aurait repris le droit de s'as6ein<- 
bler, Dourquoi n'éublirions-nous pas une an- 
née de réforme ? Pourquoi n'aurions-nous pas 
des commissions ou des comités périodiques? 
Leur objet, j'en conviens, ne devrait pas être 
de axer, comme immuable, un firouvernement 
qui ne serait encore qu'ébranle , et dont la 
ibrme bâsarre conserverait, pendant plusieurs 
années après la révolution, mille irrégrularités, 
mille défauts, mille préjugés de notre consti- 
tution présenta. Mais ces commissions ne so- 
ndent pas moins utiles, si on les chargeait de 
perfectionner l'ouvraffe de la liberté ; il me 
^mble^u'on ea peut tirer un assez bonpartL 
ivotre nation a peu de tenue dans le caraètôr^ 



— 175 — 

de 8e Ibsb» aisément dé ses entreprises, et 
aime nseux a^r par roatine et an haaardy que 

de se donner la peine de penser, de léBléâûÊ 
sur le passé , et surtout de prévoir l'avenir. 
Les commissions fixeraient nos vues, empê- 
cheraient que , sans nous en apercevoir, nous 
ne retombions dans notre engeixrdisaement ; 
elles seraient l'âme des Etats généraux, et hâ- 
teraient les progrès de notre police. Quand 
enfin notre gouvernement serait tel que mi- 
lord le désire , et que la liberté serait établie 
sur de sages proportions, les commissions 
changeraient d'objet, et elles se borneraient & 
veiller à la conservation de leur ouvrage ; elles 
se proposeraient de perpétuer les mêmes prin- 
cipes, les mêmes lois, les mêmes régies, et de 
reparer les torts que le temps, de nouveaux 
besoins et de nouveUes circonstances pour- 
raient faire au gouvernement. 

Je souhaite que .vous trouviez cette lettre 
trop courte • ce sera me dire que vous n'avez 
pas trouvé les autres trop longues. En finis- 
sant, je suis oHligé en hosnenr de vous aver- 
tir de ne point juger de mllord Stanhope par 
mes lettres. Quelque attention que j'aie prise 
à recueillir tout ce que je lui al entendu dire, 
je m'aperçois que nulle choses m'ont échappé; 
et cer&inement j'ai encore moins pu vous ren- 
dre cette énergie qui est l'âme de tous ses dis- 
cours, et qui aurait inspiré au plus vil Asiati- 
que, ou au partisan le plus prostitué, le désir 
de devenir citoyen. Ahf monsieur, que milord 
ne connaît-il les magistrats de nos parle- 
ments! Que ne peut-il leur présenter les véri- 
tés importantes qu'il m'a apprises! Que...., 
adieu, monsieur: je ne veux pas faire de vœux 
inutiles. 

Je compte avoir le jplaisir de vous embras- 
ser dans cinq ou six jours ; et en relisant avec 
vous les lettres que j*ai eu l'honneur de vous 



— 176 — 

éerire, tous me ferez part de vos réflexions : 
J'acquerrai de nouvelles lumières» et je croiml 
avoir retrouvé milord. 



Âliarlyicetiaoùtiiss 



NOTE SUR MABLY 



Gabriel Bonnot, ou Benoît, de Mably, frère 
de Condillac, neveu du cardinal de Tencin, est 
né à Grenoble en 1709. Jusqu'à sa mort (1785)» 
il se consacra tout entier à des études sur 
l'histoire, la politique et la littérature, qui eu- 
rent un assez «rrand retentissement , bientôt 
oublié quand Jean-Jacques Rousseau prit en 
main les grandes questions qui n'avaient été 
qu'effleurées par Mably. Celui-ci n'en aura pas 
moins contribué à inspirer à ses contempo- 
rains le goût des études sérieuses, et nous ne 
§ouvions, à ce titre, omettre dans notre mo- 
este panthéon ce dévoué précurseur de la 
grande révolution de 1789. 

La vie de cet homme de bien se passa dans 
Tobscurité, quoiqu'il se fût mêlé im moment 
à des missions diplomatiques que lui avait 
confiées le cardinal de Tencin. Les ouvrages 
sortis de sa plume féconde lui auront fait plus 
d'honneur que sa diplomatie: on y trouve 
répandus une grande sagacité, une critique 
judicieuse des institutions de son temps, un vif 
enthousiasme pour les républiques de l'anti- 
quité, et surtout un sentiment de modération 
îrèa rare à ime époque de bouleversement 
dsôis les idées qui laissait peu de place aux 
discussions calmes entre les tenants d'un 



— 178 — 

passé gui s*écrou1ait et ceux d'an lendemain à 
créer de toutes pièces. La postérité, nous en 
ayons la conviction, saura reconnaître les réels 
serrices rendus à toutes les nobles causes par 
Tauteur des Droits et Devoirs eu citoyen. On 
lira encore avec fruit ses autres écrits, dont 
nous espérons publier une partie dans la 
suite de notre collection. 

Les principaux ouvrages de Mably sont : 
ParaUète des Romains et des Français (1140) ; 
Droit public de V Europe fondé sur les îraités 
(1748) ; Observations sur les Grecs (1749) ; Ob- 
servations sur Us Bomains (1751) : Principes des 
négociations (1757) ; Entretiens ae Pkocwn sur 
h rapport de Us morale avec la politique (176^; 
Observations sur Vhistoire de France (1769); 
De rétude de f histoire (1778); manière décrvn 
r histoire (1782); Principes de morale fl784Ji; 
Doutes sur les sociétés. Ses œuvres ont été léor 
nies en 10 vol. in-S» (1794-1795). 

Les ouvrages de Mably, dit Sabatzer (fev 
irois Siècles de notre littérature, t. Uy p. 219, 
1773), annoncent un esprit pénétrant et un 
sage observateur. La plupart sont peu con- 
nus, parce qu'ils ont pour objerdes matières 
aundessus du goût ae la multitude» qui ne 
s'amuse guère oue de frivolités. Dans les £fi- 
treHèns de Phoevon^ les matières sont appro-^ 
jRmdies et épuisées sans efforts» sans séche- 
resse, sans diffusion. La raison y marche d'un 
pas ferme, le tlambeau h la mam, et découvre 
SOT la roule des vérités profondes» enchaînées 
les unes aux autres, formant un tout aussi 
instructif qu& pense avec justesse, et sage- 
ment digère. 

Fréron a dît de cet ouvrage qu'Q était là 
production d'un excellent citoyen, qui n'écrit 
q,ne pour se rendre utile, qui voit tons nos tra- 
▼«rsçttous nos vices, non pour en plaisanter 
avec légèreté, mais pour nous encomger; qui 



gtelt sur cet aJâme de corruption où noua 
sommes plongés, et qui youdrait nous en ftûre 
flortir ; oe tableau de la Grèce est un miroir où 
la France doit se voir elle-même... On décou- 
vre dans ce livre des vérités de tous les temps 
de tous lieux, de toutes les législations. 

Sa^atJier part de ce jugement du célèbre cii- 
tique pour se plaindre que les ErUreHem de 
PhocUm, ai lummeux et si utiles pour la mo- 
radie, fussent devenus la matière du radotage 
insipide d^un héros de roman. Il ne faut, càt^ 
que lire BéUsaùre pour y trouver Phodon tra- 
vesti; on y altère les bonnes elioses qu*on 
avait dites avant lui, de même que les harpies 
infectaient les mets servis sur la table des 
sages et des liéfos. 

GomxDe il peut être utile de connaître le de- 
igré d'estime aoeordé à Mably par ses contemr 
poiains, nous ne devons pas nous homer à 
donner les jugements favorables portés sur 
ïmaiTie du :sag'e philosophe ; voici donc ce que 
disait Giimm {Cùrregpondance lUtérairej octo- 
toB 1770, t I*', iSiS; édition Buisson) : 

« Il parsùt un volume în-4® de prés de 300 
pages, intitulé : MunifesU de la république con- 
f^birée de Pokegm^dMi \& nov>embre 1769, traduU 
é» polonaâ. i^our queoe dernier poînt devienne 
une vérité, il faudra se dépêcher de traduire 
cet éerit en pokioais, où Je croîs quH n^existe 
' point encore. Si mes mémoires sont fidèles^ il 
a été fabriqué ici, sous les auspices de M. le 
comte Wiemoiski, et je ne sais si notre savant 
«bbé de Mably n*y a pas mis la main. Ce bon 
nbbésecrcMt très sincèrement une tête bien au- 
trement judicieuse et bien autrement solide que 
eelledu patriar^e ou du président de Montes- 
quieu; et quand on Tentend résonner quelgxie- 
jois sur lesgouvemementsétrangers, et pronon- 
cer dans la société ses oracles sur 'la science 
4e la politiqiiiQy on croit se trouver vis-à-vis 



— 180 — 

d'un enfant qui fait l'important en débitant 
des sottises. 

• Je me réjouis parfois du ton de bonté 
doctoral avec lequel il m'apprend quelque 
principe ou quelque lieu commun, que mon 
professeur de droit à. l'Université de Leip- 
sick me dictait, en mon jeune temps, dana 
ses cahiers, en mauvais latin à la vérité, 
mais avec beaucoup plus de méthode, et 

Su'il appliquait surtout avec beaucoup plus 
e bon sens que le docteur Mably; U se 
persuade alors de la meilleure foi du 
monde, qu'il me découvre les trésors de la 
science dont je n'ai jamais eu connaissance, 
et mon respectueux sUence le confirme dans 
cette idée. Lorsque M. Jemmings, qu'on ap- 
pelle quelquefois en son pavs le Pitt de la 
Suéde, passa ici, l'abbé de Mably lui manifesta 
sa profonde admiration pour le gouvernement 
de ce royaume, qu'il regardait comme le mo- 
dèle le plus parfait d'un bon gouvernement; 
le Pitt suédois lui conseilla de garder cette 
idée pour lui s'il ne voulait pas se déshono- 
rer. » 

Dans la même Correspùndanee (t. IIL édi- 
tion citée), à propos d^m ouvrage de Condil- 
lac, Grimm témoigne un peu plus de bienveil- 
lance pour Mably, Dien quil l'enveloppe de ces 
comphments aigre-doux dont il avait le secret. 
« Le volume qui traite de l'histoire est de 
M. l'abbé de Mably, frère de M. l'abbé de Con- 
dillac. Quelque estimables que soient toutes ses 
productions, nous n'avons rien vu de lui qui 
nous ait paru écrit avec autant de foroe et de 
chaleur. Ses vues politiques se portent pres- 
que toij^'ours sur de vieilles clumères; elles 
manquent de justesse, d'étendue et de préci- 
sion. Sa philosophie est austère, dure et aèche, 
son style tient de la philosophie. Il n'est point 
aejansénisteplu8ent^édelagrflcee£Qcace,qu*il 



— 181 — 

ne Test de certains principes dont Tapplication 
est devenue parfaitement impossible; mais 
aj^rés être conyenu de ses torts, on ne saurait 
lui refuser une profonde connaissance de This- 
toire et surtout de l'histoire de France, une 
critique très impartiale, des maximes pleines 
de justice et de probité, une candeur a toute 
épreuve. Il me me semble donc que si j*étais 
roi (qui n*a pas l'impertinence de se placer quel- 
quefois sur le trône, comme La BeaumeUe?), 
je serais fort fâché d'avoir l'abbé de Mably 
pour mon ministre; mais j'en ferais, ce me 
semble, assez volontiers mon confesseur. Il ne 
m'apprendrait jamais à bien faire, mais il 
m'empêcherait, je crois, souvent de faire le 
mal. » 

Terminons par ce dernier extrait de Grimm 
(tome III, p. 901) sur le traité De la LégUla' 
tian : . 

« M. l'abbé de Mably n'est pas aussiUifficile 
ni aussi intolérant qu'on j^urrait bien le 
croire. H s'arrange tout aussi bien de la reli- 
gion païenne que du christianisme ; pourvu 
qu'il y ait un culte, une foi quelconque, il n'y 
r^ame pas de si prés ; et quant aux incré- 
dules, il ne veut pas non plus qu'on les persé- 
cute avec trop de rigueur ni qu'on les brûle ; 
quelques mois de prison lui paraissent sufûl- 
sants pour leur instruction. Tout cela est d'un 
bon homme. Le livre de la Léaislafion peut être 
regardé comme une suite des Entretiens de 
Phocion ; ce sont les mêmes vues, avec un de- 
gré de naïveté qui en augmente le prix. 11 y a 
trois ou quatre mille ans que cet ouvrage eût 
pu paraître instructif, et peut-être y a-t-il en- 
core aujourd'hui tel canton en Suisse ou dans 
' le fond de l'Amérique, qui pourra le trouver 
lumineux ou profond. Il réussira plus difftci- 
lement en France. On dit que l'auteur est allé 
eBL Pologne pour y proposer ses lois à la grande 



Diète, mais qu'il vient d'y firagner la gale, ce 
gai pourrait bien nuire au succès de son en- 
fieprise.» 

Ahisi condut le baron de Qrîmm^ un criti* 
que doublé d'un farceur de bas étage, qui rem- 
plaçait la spirituelle ironie de Voltaire par des 
polices de carrefour, ce qui ne saurait paraître 
sufiQsant quand il s*agit d'api)récier les tra- 
vaux sérieux. d*un homme de bien inspiré par 
famour ardent du progrès. U est du devoir des 
générations modernes de venger une hono- 
rable mémoire de sottes attaques et de mes- 
quines Jalousies; c'est à quoi nous avons 
voulu contribuer en rééditant le présent ou- 
vrage» 



V f^ ift61» 



-^AAAAJXAA*»- 



TABLE DES MAHÈBES' 



Pag* 

À quelle occasion ont été tenus les entretiens dont 
on Fend compte dans cet ourrage. Premier en- 
tretien. Réflexions générales sur la soumission 
qne le citoyen doit an gouvernement sous le- 
quel il vit t 

LBTTAE SICOXDK." 

jBecont entretien. Le citoyen a droit, dans tout 
État, d*aspirerau gonyemement le plus propre- 
à faire le bonheur public. Il est de son devoir 
de rélablir. Des moyens qu'il doit employer. K) 

LtTTRB TROISIÈME. 

Suite du second entretien. Objections proposées à 
milord Stanhope. Ses réponses ..... 80 

LETTRE ÛCATRIÈHE. 

Ttoisiéme entretien. Examen d'un passage de 
Gicéron, dans son Traité des Lois. Qu'on ne 
doit pas obéir aux lois injustes. Des causes oui 
produisent des lois «âges ou injustes dans les 
nations 



— 184 — 

Pages 

LETTRE CINaUIEHE. 

« 

Quatrième entretien. Idées générales des devoirs 
dn bon citoyen dans les Etats libres : quelle 
doit être sa conduite dans les monarchies, pour 
éviter nne plus grande servitude et recouvrer 
sa liberté 89 

LETTRE SIXIÈME. 

Suite du quatrième entretien. Des provinces qui 
veulent se rendre libres en se détachant d'une 
monarchie. Moyens pour établir les états-géné- 
raux en France. Quelle doit être leur conduite. 113 

LETTRE SEPTliME. 

Cinquième entretien. Eclaircissements sur l'entre- 
tien précédent. Moyens pour affermir la liberté, 
0e la puissance législative. Du partage de la 
puissance exécutrice en différentes branches. . . IS7 

LETTRE HUITIÈME. 

Sixième et dernier entretien. Par quels moyens 
une république peut conserver et perpétuer son 
gouvernement, après avoir recouvré sa liberté. 166 

Notice sue Mablt 177 



CATALOGUE 

DES I I 6 VOLUMES PUBLIÉS 



njLKt Lk 



BIBLIOTHÈQUE NATIONALE 



DE JUIN 1863 A MARS 1868 



Kention honorahle à TExposition nniverselle de 1867 



Bureaux de la publication : 1, rue BalUif 

Près la Banbue de France et le Palais-Royal 



flISTQIRE (23 Yolumes; ^ 

TOI. 

Montesquieu. — Grandeur et décadence des 
Romains (5^ édition) 1 

Salluste. — Conjuration de Catilioa.— Gnorre 
de Jugurlha (traduct. V. DeveJay) (â^ éd.) 1 

Plutarque. — Vie de César. — Les Gracques, 1 

Suétone. — Histoire des douze Césars, trad. 
La Harpe (5^ édition) â 



TOI. 

Voltaire — Histoire de Charles XIl (4« édi- 
tion) •; a 

Voltaire.— Histoire de Russie (^ ('dition). S 

Jeudy-Dugouri — Histoire d'Olivier C omweU 
(3« édition) .••.. i 

Saint-Réal. — Don Carlos et Conjuration des 
Espagnols eontie Venise (4« édition). .««•• 4 

D*Alemrért. —Destruction des Jésuite^, ayec 
introduction et épilogue , par J.-M. Cayla 
(2« édition) ^ 1 

GoNDORCET. — Vie de Voltaire {^ édition).. 1 

Mirabeau. — Vie, Opinions et Discours.. • • • 5 

M°^^ Roland. — Mémoires^ 4 

LiNGUET. — Mémoires sur la Bastille (3« édi- 
tion), précédés d'une Notice par N. David 1 



MORALE ET PHILOSOPHIE (20 volumes) 

Epictète. — Maximes, précédées d'une Etude 
sur la Philosophie des Grecs, par Hipp. 
Tampucci(2o édition) 1 

Juvénal.— Satires (tr. de V. Poupin) (2«éd.) 1 

La Boétie. — Discours sur la servitude vo- 
lontaire, avec introduction par A. Vermo- 
reU4« édition) 1 



Toi 

J.-J. Rousseau* — Du contrat social (3« édit.) 1 

— Discours sur les fonde- 
ments de Plnégalité parmi les hommes . . 1 

CoNDOBCET. — Tableau historique des progrès 

de Tesprit humain {9fi édition) 2 

Magiiatvl. — Le Prince (trad. de C. Ferrari) 

(3« édition) 1 

Lamcricais. — Le Livre du Peuple 1 

Lamennais. — Paroles d'un croyant (5e écfit.) . i 

Paul-Louis Courier. — Chefs-d'œuvre (4« édi- 
tion) 2 

Mablt.— Droits et devoirs du citoyen (3« éd.) i 

Pascal.— Pensées (î^ édition) 1 

— ; Lettres provinciales 2 

Alfieri. — De la Tyrannie i 

La Bruyère* — Caractères (â® édition) 2 

La Rochefoucauld. — Maximes l 



SCIENCES (3 volumes) 
Descartes. — Discours de la méthode t 

D'Alembert. — Discours préliminaire de l'En- 
cyclopédie (3® édition) 1 

Fontenelle. — Entretiens sur la pluralité des 
mondes (5^ édition) 



PÉDAGOGIE (4 volumes) 
J,-J. RonssEAU. — Émile(2« édition).. 



ROMANS (27 Yoiumes) 

LoNGUS. — Daphûis et Ghloé, traduction de 
Paul-Louis Courier (3® édition) % . • i 

Voltaire. ~ Romans (3^ édition) 5 

Le Sage. — Le Diable boiteux (5® édition}., 2 

Diderot. — Romans et contes (3* édition}.* 3 

Diderot. — Le Neveu de Rameau (5« édition}, 
précédé d'une étude de Gœthe sur Diderot 
et suivi de l'Analyse de la Fin d'un monde 
et du Neveu de Rameau, de M. Jules Janin, 
par N. David *.. i 

X. DE Maistre.— Les Prisonniers du Caucase. 
— La Jeune Sibérienne (3« édition) i 

X. DE Maistre.— Voyage autour de ma cham- 
bre, suivi du Voyage nocturne et du Lé- 
preux de la cité d'Âoste (6^ édition) i 

FÉXELON. — Télémaque . . ; 3 

Goethe. —Werther (2« édition) .'. 1 

— Hermann et Dorothée (3^ édition), l 

Montesquieu. — Lettres persanes (4<^ édition). 2 

Cazoij-e. — Le Diable amoureux (2® édition), i 



TOI 

Prévost. — ManoD Lescaut (3® édition) i 

ScARRON. — Le Roman comique 3 

Bernardin de Saint-Pierre. — Paul et Vir- 
ginie ^ 



FANTAISIE (6 volumes) 

Erasme. — Éloge de la folie (trad. G. Lejeal) 1 

Swift. — Voyages de Gulliver (4« édition), 
avec préface de M. Prévost-Paradol i 

Sterne. — Voyage sentimental en France 

(5« édition) i 

Brillat-Savarin. — Physiologie du goût,... 2 



THÉÂTRE (11 volumes) 

P. Corneille.— Cid, Horace, Cinna, Polyeucte 2 

Molière. — Tartufe et le Dépit amoureux 

{3eédition) 1 

— Don Juan et les Précieuses ridi« 

cules (3^ édition) 1 

— Le Bourgeois gentilhomme et la 

Comtesse d'Escarbagoas 1 

Beaumarchais. — Le Barbier de Séville et le 
jyiariage de Figaro (4« édition) S 



Schiller. -- GaiUamme Tell (trad. A. Méliot) 1 

— Les Brigands (trad.Rodleinmann) 1 

fUcniE. — Esther. — Athalie 1 

PiRON. — La Métromanie 1 



POÉSIE (10 volumes) 

Horace. — Œuvres (trad. Batteux) 2 

Dante. — L'Enfer (trad. Rivarol) » 

La Fontaine. — Fables * 

BoiLEAU. — Satires, le Lutrin (2e édition)... 1 

Gresset.— Ver-Vert. Le Méchant, etc. (2«éd.) i 

Tassoni. — Le Seau enlevé, po6me héroï- 
comique (tradr de Bresse) 9 

POLYGRAPHIE (6 volumes) 

vol. 
Ghavfo tT. — OËuvres choisies 3 

Cahlle Desmoulins. — Œuvres 3 

Beaumarchais. — Mémoires 5 

ESTHÉTIQUE 

Diderot. — Paradoxe sur le comédien, pré- 
cédé d'une Notice par N, David (2® édi- 
tion) I 



sous PRESSE 



vol. 
Btron. — Le Corsaire, Lara, le Siège de 

Gorinthe (trad. de M, Paul Laurencin), • . 1 

Molière. — Le Misanthrope, les Femmes sa- 
vantes 1 

Goethe. — Faust (trad. nouvelle) 1 

P. L, Courier. — Lettres écrites d'Italie., .. 1 

Daniel de Foé. — Robinson Crueoé 3 

Begnard. — Le Joueur, le Légataire univer- 
sel 1 

Gamoens. — Les Lusiades. . .* â 

Racine. — Ândromaque, les Plaideurs, eto. • 1 



paris. — IXP. DVBUISSOrt ET C«, RUE COQ-BËRON, 5. 



4 






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